mardi 16 décembre 2008

Adieu au juif nègre, Gérard Étienne

Pour Natania
... Il éprouve un besoin de parler, de dire un paquet de choses qu'un Noir garde ordinairement au fond de lui-même, tel ce désir de connaître sa véritable identité, son vrai nom, les raisons pour lesquelles un groupe de mortels, dans son pays, ont tant de mal à se faire reconnaître, ce rêve de tout Noir vaillant de faire sauter cette terre, ce pays qui engendre tant de misères, de se libérer de cette vie, de sortir sa famille d'un noeud de serpents qui semble remonter au temps où la Guinée faisait gronder le tonnerre, de rejeter ces images, soi-disant saintes avec pourtant une telle force d'attraction qu'elles enlèvent aux hommes leur courage d'autrefois.
– Gérard Étienne, La Reine Soleil Levée
Au moment des grands départs, on se demande où le chemin avait débuté. En fait, c'était à Tucson, dans l'Arizona, où j'ai rencontré Gérard et Natania pour la première fois. C'était au congrès du Conseil International d'Études Francophones (CIEF) en avril 1991.

Gérard était un fidèle des congrès du CIEF : il y avait toujours au moins une table ronde sur son oeuvre, un public intéressé, et les interventions à la fois de Natania comme de Gérard. Au congrès de Strasbourg un an après, je ne pouvais en rien comprendre son hostilité féroce pour le jeune président populaire, Jean-Bertrand Aristide qui, entretemps, s'était fait renverser et vivait en exil. (Une dizaine d'années après, on aurait cru Gérard Étienne prophète, avec un Aristide bien moins populaire qui a pris de nouveau la route de l'exil.) Même si Tahar Djaout s'était fait assassiner peu avant le congrès du CIEF à Casablanca en juillet 1993, Gérard faisait partie de ceux qui ne voulaient pas qu'on signe, au nom des chercheurs du monde qui y étaient présents, une lettre au gouvernement algérien appelant à un soutien urgent auprès des multiples intellectuels et de simples citoyens en train de se faire massacrer. À cause des «fonds reçus par le gouvernement canadien» et patati patata, on n'avait pas le droit de prendre des positions politiques... une francophonie couillonne. Au congrès du CIEF dans le Maine en 2001, il était le plus grand résistant à l'idée de tenir le congrès dans son pays natal.

Rarement est-ce que j'ai vu Gérard prendre position de façon légère. C'était un fervent partisan comme un ennemi acharné, selon l'idée. Dans les pages du Matin de Port-au-Prince aujourd'hui, Lyonel Trouillot capte bien Gérard avec trois adjectifs, «Talentueux, bagarreur et savant». L'ayant fréquenté de temps en temps depuis les années, surtout à ces congrès du CIEF, j'ai appris que ce n'était pas la peine que je discute de la politique avec lui. Sur bien des choses, on n'allait jamais être d'accord ; la dernière fois où je l'ai vu, en 2003, c'était vers le début de la guerre (qui continue) en Iraq, et ce n'était pas la peine que j'ose ouvrir la bouche pour dire quoi que ce soit sur son Israël sacré.

Mais c'était justement sur des questions de la judaïté que j'ai commencé à vraiment connaître Gérard et Natania. Ils figurent toujours ensemble dans mon souvenir, couple intense : deux personnalités fortes qui se soutenaient et parfois devaient monter le volume pour pouvoir prendre la parole de l'autre. Deux êtres si intelligents, si passionnés. Je ne peux imaginer ce que devait être leur mariage mixte au Canada il y a 40 ans, mais sans doute tout le monde était pris comme moi par leur passion pour la vie comme l'un(e) par l'autre, et finissait tout de suite en discussion animée, oubliant l'improbabilité d'une vie heureuse (si elle n'était pas, comme toute vie, sans ses tourments) au Canada pour une Juive du Marais avec un Capois de père vaudouisant.

C'était en 1997 en Guadeloupe, où j'ai vraiment «rencontré» Gérard et Natania et qu'ils sont devenus famille en quelque sorte, en partageant des bribes de ma curieuse histoire familiale de déracinements et déchirures hérités de mon père ashkénaze anti-sémite. J'ai pu connaître des oreilles attentives, et comprendre la profondeur et la sérénité de leur foi. On accepte plus facilement les curiosités de tels amis proches quand on s'apprivoise, quand les liens se tissent, comme ça se fait en famille, autour d'un plat et d'une conversation. Ce nègre-juif-là était de ma (petite) taille ; les accolades avec Gérard étaient toujours chaleureusement fraternelles.

En fait, c'était lui qui s'appelait « juif nègre » comme on peut lire dans l'entretien entre Gérard Étienne et Ghila Sroka, publié dans La Tribune Juive en 2003, et peu après mis en ligne sur Île en île. En créole haïtien, un « nèg » est un homme ; le terme n'a forcément rien du péjoratif de ce qu'on appelle « The N Word » en anglais. Et pourtant, Gérard est l'auteur du roman, Le Nègre crucifié, qui le définissait en quelque sorte. Victime de Duvalier père, Gérard a eu la chance ou la force de survivre. Enfin, c'est lui qui sait mieux raconter son histoire.

La page de présentation de Gérard Étienne sur Île en île donne une bibliographie de son oeuvre. En fait, il y a d'autres pages beaucoup plus détaillées que Natania a préparées : en plus du romancier et poète, ce qui a fait sa renommée, de ses essais (sur la Négritude, par exemple, et sur Femme noire dans le discours littéraire haïtien), je signale son immense travail de journaliste. Chroniqueur pour des journaux comme Haïti-Progès et Haïti-Observateur, il contribuait souvent à d'autres journaux à Moncton, à Montréal et à Port-au-Prince.

En marchant vers la fac hier matin, ayant appris la nouvelle de sa mort, je ne pouvais que penser à sa voix. Tonitruante, porteuse... C'était la voix de Gérard Étienne, et de personne d'autre. En même temps, il y avait (par exemple, dans ses R et dans sa diction), quelque chose de classiquement haïtien : une voix habituée à la transmission de cette littérature-là, orale, par la radio comme dans la salle de classe. Voilà pourquoi je suis content d'avoir voulu l'enregistrer pour le site. Vous pouvez l'écouter lire deux extraits, tirés de La Charte des crépuscules (poésie) et un extrait de son roman, La Pacotille. J'avais presque peur qu'il pète les plombs ce soir-là, tellement il était pris dans ses textes. Mais non, c'était Gérard en performance, le poète qui se plaisait à redonner vie à ses textes.

Auquel nous redonnerons vie l'occasion permettant. La Reine Soleil Levée reste sans doute mon préféré, peut-être pour sa mise en scène de la protagoniste principale, Mathilde, marchande, mère et Haïtienne debout... Par le titre du roman, et le prénom du fils du narrateur et Mathilde – Jacques – Gérard Étienne fait savoir son admiration pour l'oeuvre de Jacques-Stephen Alexis. Gérard était un grand connaisseur de la littérature de son pays natal. Jusqu'à son exil et au-delà, il fréquentait et faisait partie des cours d'Immortels haïtiens, par les combats poétiques et politiques.

Dans son blogue sur la disparition de Gérard Étienne mise en ligne aujourd'hui, Stanley Péan nous rappelle la fameuse soirée en 1993 où Gérard Étienne était sur le plateau avec «l'imbuvable Denise Bombardier à la télévision de Radio-Canada». Gérard en a tiré un livre (L'Injustice! Désinformation et mépris de la loi), et l'incident garde des souvenirs auprès de tant de monde. Le jour de sa mort, le monde entier jouaient en boucle une vidéo d'une autre souillure télévisée, le lanceur de chaussures qui visait George W. Bush pendant sa dernière visite en Iraq. Symboliquement graves, les incidents ont laissé une marque qui est, selon son point de vue, risibles ou tragi-comiques. Ceci dit, je me rappelle bien du jour en 2003, à une conférence à l'université Concordia à Montréal où Natania, avec le soutien de Gérard à ses côtés, a pris publiquement la défense de Stanley Péan contre ladite Bombardier, au sujet de la controverse qui avait mis fin à ses chroniques dans La Presse. Au roman de Bombardier (Ouf!), le journal ne voulait pas publier le compte-rendu de Péan («Bof!») qui était drôle et intelligent (le texte est disponible sur le site du Libraire), comme le Jazzman sait l'être, et le couple Étienne, solidaire, a mérité mes applaudissements.

Au début de ce message, j'ai placé une photo prise le même soir que la suivante ; la première photo de Gérard est la meilleure des deux. Elles ont été prises le soir en juin 2003 où l'enregistrement pour Île en île a était fait, après un repas copieux et de longues conversations avec Gérard, Natania et Christiane Ndiaye, de l'Université de Montréal.


Il se peut que ce soit la dernière fois que nous nous soyons vus... Avec le courriel, les échanges de voeux passent comme un bonjour téléphonique et on a l'impression de rester, même de loin, en contact. Gérard m'avait envoyé en 2006 un texte dramatique pour le recueil collectif, Une journée haïtienne (2007) – «Tragédie en une scène» – et je vois qu'il a publié cette année (2008) sa première pièce de théâtre, Monsieur le président, dans la maison qu'il a fondée avec Natania, les Éditions du Marais.

Au congrès du CIEF à Sousse, en 2000, Gérard voulait rentrer dans la synagogue locale, et allait se faire renvoyer par le responsable – qui avait certes vu toutes sortes de têtes de juifs européens et tunisiens, comme Yves Chemla qui était sans doute de la partie ce jour-là – mais sans doute n'avait jamais vu une tête de nègre juif comme celle de Gérard. Il y a de telles histoires chez Gérard qui sont rentrées dans les légendes, et ce n'était que quand ils étaient revenus à l'hôtel que j'ai entendu parler de la surprise des personnes à la synagogue d'entendre Gérard prouver jusqu'aux cieux sa judaïté en se mettant à chanter des psaumes en hébreu.

יהוה t'aura entendu Gérard... Les portes s'ouvrent ; ta voix porte loin.

Je suis sûr que l'envolée définitive de Gérard sera bruyante et chantée ; Bossuet ferait mieux que moi pour soutenir Natania, Joël, Michaëlla et les leurs.

Je ne fais qu'une pause à la mémoire d'un ami, d'une voix qui restera avec moi et dont l'oeuvre mérite de nouvelles lectures.

TCS

dimanche 30 novembre 2008

À Québec, sur les Plaines

Ciel gris ce jour-là (le 14 novembre dernier), au-dessus de la ville de Québec qui fête ses 400 ans en cette année 2008 (www.monquebec2008.com). En me promenant dans les rues de la ville, je pensais à Jan J. Dominique qui y avait élu résidence l'hiver dernier, en résidence d'auteure à la Maison de la littérature (son projet d'écriture étant, «L’Amérique, c’est le jardin de mon père»). Remontant les côtes de la ville, je peux imaginer comment on peut s'isoler de façon productive, les jours où il fait trop froid pour s'aventurer dehors : une chaleur intérieure avec le bruit étouffé par une couche de neige.

Et pourtant, je n'aime pas le froid.

Promenades sur les plaines d'Abraham, dominant le Saint-Laurent. J'étais à Québec pour le congrès de l'ACQS (American Council for Québec Studies) qui tenait sa réunion cette année avec l'ACSUS (Association for Canadian Studies in the United States) : réflexions sur l'histoire (québécoise, acadienne, canadienne), sur le cinéma, la société, le théâtre, l'Amérique francophone, les relations trans-Atlantiques et transnationales... Pour moi, il s'agissait surtout de voir ce qu'il y a de nouveau en lettres québécoises. Il y avait deux tables rondes (et une autre communication dans une table ronde sur «Labor and Gender») qui traitaient de l'oeuvre de Marie-Célie Agnant (dont ma propre communication) ; le cas d'Agnant est un exemple précis du talent des nouveaux visages de la littérature québécoise du XXIe siècle. Dany Laferrière, Ying Chen, Émile Ollivier... la littérature «néo-québécoise» était parfois l'appelation, mais on sait bien que le «néo-» n'est que provisoire, bien que «minorité visible» reste une classification officielle au Canada.

Avant de rentrer, je n'ai pas résisté à la tentation de me procurer un exemplaire du dvd qui venait de sortir, «Céline sur les Plaines» : presque quatre heures du concert de Céline Dion à Québec en août dernier :
Lors des Fêtes du 400e anniversaire de la Ville de Québec le 22 août 2008, le spectacle «Céline sur les Plaines» a rassemblé plus de 250 000 spectateurs sur les Plaines d’Abraham. Cet événement historique met en vedette Céline Dion et 11 des plus gros noms de la chanson québécoise. Avec Céline Dion : Garou, Marc Dupré, Nanette Workman, Dan Bigras, Mes Aïeux, Zachary Richard, Éric Lapointe, Claude Dubois, Jean-Pierre Ferland et Ginette Reno.
Difficile à croire que je recommande quoi que ce soit de Céline Dion, mais j'avoue que c'est un bon disque pour des raisons... du moins pédagogiques. La famille Dion, par exemple, une majorité des 13 frères et soeurs de la mégastar Dion, exemplifie de façon concrète la famille catholique nombreuse d'Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais que je venais de lire avec mes étudiants : le clan Dion chante une bastringue assez mémorable (sur YouTube où je renvoie pour l'extrait, on peut également écouter cette bastringue historique avec La Bolduc).

Avec le groupe Mes Aïeux, la Dion chante «Dégénérations», la chanson à succès de leur disque Tire-toi une bûche. Sur YouTube on peut trouver l'extrait : Mes Aïeux : Dégénération à la Fête Nationale du Québec (il y a même une autre version avec sous-titres en anglais). Ils ont déjà vendu 45.000 exemplaires de La Ligne orange, leur dernier disque qui vient de sortir : un Disque d'Or pour l'un des groupes Trad les plus populaires au Québec. (Ça me fait penser à vous renvoyer vers le site des Cowboys Fringants...). Il y a pas mal de clips de Mes Aïeux en ligne pour découvrir : «Le déni de l'évidence», «Belle, embarquez»...

Sur ce dvd je découvre avec plaisir Nanette Workman, qui chante une «Lady Marmelade» sexy avec la Dion aussi bien qu'un bon blues... La présence de Zachary Richard est parmi les plus émouvantes du concert. Zachary Richard chante la «Ballade de Jean Batailleur» puis, avant de chanter «La promesse oubliée» qu'il avait composée à l'époque, rappelle au public les interventions de Céline Dion lors du passage de l'ouragan Katrina trois ans plus tôt (voir cet exemple où elle intervient sur l'émission de Larry King le 3 septembre 2005), et la solidarité des Québécois et des Québecoises avec leurs «cousins» de la Louisiane. La tradition musicale québécoise – de la bastringue de la famille Dion, aux blues de Nanette Workman et de Zachary Richard – rappelle les éléments hérités des vieux pays (celte breton, normand) comme faisant partie des traditions de l'Amérique du nord (country, blues, rock), que ce soit avec une vielle ou un accordéon, une batterie ou une guitare.

Avant de chanter «Femme de rêve», Claude Dubois s'adresse à la foule :
Pour les uns, le quatre centième anniversaire, c'est la fête d'une ville. Moi, je veux dire que Québec, tu es mon amour, ma patrie. Tu as enfanté d'une nation qui a résisté à l'assimilation, et je te dis que je t'aime !
Panorama sur le public enthousiaste qui applaudit après «un pays qui a résisté à l'assimilation», et je ressens un soupçon de xénophobie sans doute inévitable dans cette fierté nationale.

Et bien oui, la tradition perdure même dans la cuisine d'un pays qui ne connaissait pas de légumes frais pendant le long hiver. Oubliés le temps de la morue, la tradition française transformée à la québécoise couvre la bidoche avec des sauces lourdes au fromage, au beurre, à la crème. Comme dans d'autres pays froids sans épices, le végétarien se contentera de bonnes bières locales aux noms si évocateurs : La Maudite, La Barbarie, La Belle-Gueule, Dieu du ciel... (Malheureusement on ne fait plus de Kamouraska, qui donnait l'impression de boire une inspiration des plaines du rive sud du Saint-Laurent, au pays du roman d'Anne Hébert.)

Depuis mon retour de la ville de Québec (avec une courte escale à Montréal, assez longue quand même pour permettre une livraison à l'aéroport d'une bonne douzaine de bagels tout chauds), le Salon du Livre de Montréal a eu lieu, du 18 au 23 novembre. Quel plaisir de voir Marie-Claire Blais couronnée une nouvelle fois du Prix du Gouverneur Général (avec Michaëlle Jean, il s'agit plutôt de LA Gouverneure Générale) pour son nouveau roman, Naissance de Rebecca à l’ère des tourments, publié chez Boréal.

L'année 2008 est un bon cru pour Boréal : non seulement Blais, mais par exemple le nouveau roman de Monique Proulx, Champagne. Bonne année également pour les éditions Mémoire d'encrier : de nouvelles anthologies et de la poésie, dont de Gérald Bloncourt. Christine Germain est toujours un plaisir à ré-entendre chez Planète rebelle, maison qui comprend des lectures en disque audio avec ses livres, comme avec la nouveauté, Élégie nocturne, par Jean-Paul Daoust. À La courte échelle, on trouve un recueil prometteur, Premiers amours, «Neuf écrivaines, neuf nouvelles sur les premiers émois amoureux»... Là-dedans, je retrouve l'auteure de Putain et de Folle, Nelly Arcan qui, dans ses chroniques pour Canoë offre, par exemple, une réaction appropriée («So hot in bed !») aux Justiciers masqués, qui ont piégé Sarah Palin trois jours avant l'élection présidentielle américaine (pour CKOI FM). Classique !

Une virée dans la capitale québécoise était sans doute de vigueur pendant cette année du quadricentenaire. J'aurai raté l'impressionnant Moulin à images de Robert Lepage, images de la capitale et du pays projetées tout l'été sur les vieux silos à grain du port de Québec.

L'année prochaine, ce sera le tour du Vermont à faire la fête www.celebratechamplain.org : 400 ans depuis le voyage estival de Samuel de Champlain, la même année (1609) où Henry Hudson explore le fleuve qui portera son nom. Quatre cents ans après, il est dommage qu'il n'y ait pas de TGV en Amérique du nord pour remonter le Hudson, passer par le lac Champlain et arriver aux villes du Saint-Laurent.

TCS

dimanche 12 octobre 2008

10 ZAN !

Île en île, 10 ans


New York, le 12 octobre 2008

10 ZAN!

J’ai trouvé le morceau de musique approprié pour l'occasion, «Kala» du disque 10 Zan de Ziskakan.

Ça fait 10 ZAN aujourd'hui que j'ai mis le site Île en île en ligne pour la première fois.

Je vous invite à lire mes réponses aux questions de Stève Puig, «Île en île ; dix questions pour dix ans». L'espace de ce blogue (X-centri-cités) vous invite également à réagir à l'entretien ou à laisser vos remarques au sujet du site (voir «commentaires» ci-dessous).

C'était un moment approprié pour faire un bilan de cette base de données présentant la littérature et les écrivains des îles :

Haiti, Martinique, Guadeloupe, Guyane

Maurice, Réunion, Comores, Madagascar

Nouvelle-Calédonie, Polynésie
bien plus de 200 dossiers d'auteurs -- biographies, bibliographies, extraits de textes, enregistrements sonores...

merci de célébrer cet anniversaire en parcourant le site pour découvrir des auteurs « insulaires » et leurs oeuvres si diverses, si riches...

10 ans !

TCS

dimanche 5 octobre 2008

Virée montréalaise

New York, le 5 octobre 2008

On me demande de mes nouvelles ; c'est toujours «débordé» comme réponse. Ah, si on pouvait avoir une petite rente, comme André Gide, pour s'occuper des passions... Ce blogue n'en est évidemment pas une ; à peine si j'arrive à y afficher un mot une fois tous les six mois. Trop souvent nécrologique, d'ailleurs.

J'avais justement envie de faire un mot lors de la disparition de Tony Duvert... Le passage de l'auteur du Journal d'un Innocent, L'Enfant au masculin et Le bon sexe illustré mérite attention, et hommages... Une pause.

Virée à Montréal ? C'était pour le FIL, le Festival International de la Littérature.


Dans son article, «Le Legs d'Aimé Césaire au Festival International de la Littérature», Elsa Pépin présente le FIL dans La Presse du 25 septembre. Parmi les invités:
Le FIL invite également Christiane Yandé Diop, qui fut au coeur de la vie littéraire de Césaire depuis ses débuts. [Elle] dirige aujourd'hui les éditions Présence africaine depuis la mort de son mari, Alioune Diop. Fondée en 1947, la revue parisienne deviendra une maison d'édition et contribuera à la diffusion de la culture africaine et des oeuvres de Césaire. [...]

Née dans le Paris d'après-guerre, alors que «les Africains, Antillais et Asiatiques se sentaient mis à l'écart et voulaient se regrouper pour parler de leur identité», Présence africaine génèrera notamment deux congrès mondiaux des écrivains et artistes noirs (Paris-1956 et Rome-1958), raconte Mme Diop. [...]

Selon elle, le principal héritage légué par Césaire est d'avoir fait comprendre l'importance de la culture pour l'émancipation des peuples. «On a peur de la culture, parce qu'elle éveille les consciences, mais sans elle, je crois que l'Afrique avancera difficilement.»

C'était donc mon rôle d'interviewer Mme Diop devant un public dans le beau nouvel édifice de la Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Elle nous a offert une historique de la revue, de la librairie et de la maison d'édition Présence Africaine (dont le site semble en panne aujourd'hui) et a évoqué quelques regrettés, dont feu son mari Alioune Diop, le cinéaste et écrivain Sembène Ousmane, le poète Jacques Raharimananjara et d'autres intellectuels restés fidèles à l'aventure de Présence Africaine.


Aimé Césaire était le thème de l'intervention. Parmi les questions : «Où commencer?» une lecture d'Aimé Césaire si vous ne connaissez pas son oeuvre. Mme Diop a proposé Discours sur le colonialisme comme réponse, puisqu'une autre intervenante disait qu'elle trouvait Césaire difficile. (Difficile? Et Gaston Miron? Qu'est-ce qu'un auteur «difficile»?) Mais on est restés d'accord pour Cahier d'un retour au pays natal.

Vous pouvez écouter le court entretien de Didier Oti avec Mme Diop sur le site de l'émission "Tam-Tam Canada" sur RCI (dans la 2e partie de l'émission du 26 septembre).

La veille, le FIL avait organisé un Cabaret Césaire. Conçu par Rodney Saint-Éloi, des Éditions Mémoire d'encrier, quatre comédiens ont mis en scène et en lecture Le Cahier : les actrices Mireille Métellus et Pascale Montreuil, le poète Franz Benjamin et le comédien et chroniqueur Michel Vézina. Leur jeu était intercallé de clips vidéo, avec des auteurs et critiques qui parlaient de l'héritage d'Aimé Césaire. La salle a vivement applaudi après un extrait vidéo où Césaire, le politicien-poète révolté, appelait avec tant de force à élever la race : nègre, humaine.

Cela se passait le soir du premier débat entre les candidats pour la présidence des E-U, les sénateurs McCain et Obama. La coïncidence a permis une réflexion sur les politiciens et hommes d'action qui inspirent, ou non.

J'ai pu retrouver avec plaisir Mélikah Abdelmoumen, de passage dans sa ville natale pour la sortie de son 5e roman, Victoria et le vagabond. Vous pouvez écouter l'entretien avec Mélikah Abdelmoumen sur le site de l'émission de Radio Canada animée par Lorraine Pintal, Vous m'en lirez tant. (Et profitez de l'émission pour écouter Ying Chen, rarement à la radio, qui parle de son nouveau roman, Un enfant à ma porte.)

Il y aura certes d'autres articles et recensements dans les pages de la rentrée québécoise assez riche. Quant aux autres nouveautés, je n'ai pu résister ni à quelques nouvelles parutions (avec leur disque CD) de chez Planète rebelle ni au Mystérieux voyage de Rien, nouveau roman d'Antonine Maillet qui marque ses 50 ans de carrière littéraire. À suivre dans les pages littéraires de Voir, Le Devoir, La Presse, Ici (Canoë), Nuit Blanche, Le Libraire...

Le groupe Mes Aïeux (allez voir) remplit une des pages culturelles aujourd'hui dans La Presse, «Les Aïeux reviennent en ville». On m'a fait écouter ; purement montréalais dans l'originalité de la musique «(néo-)trad».

Dans un magasin de livres usagés samedi, j'entends et puis je vois défiler sur la rue Mont-Royal une manifestation en faveur du droit à l'avortement. Je crois rêver, pensant que le droit à l'avortement et au planning familial était chose acquise au Canada, pays où il y a un système de médecine sociale (et où les couples homos se marient avec 100% des droits des hétéros). Mes amis québécois votent pour des candidats de plusieurs partis (NDP, Bloc québécois et Parti Liberal), mais aucun d'entre eux pour les Conservateurs qui, forts en dollars de leur désastre écologique du sable bitumineux de l'Alberta (copains de notre «Drill Baby Drill» Sarah Palin), cherchent à présenter un gouvernement de majorité après les élections nationales la semaine prochaine (le 14 octobre).

Au cas où vous pensez que les francophones et les anglo-saxons ont les mêmes tendances culturelles et journalistiques, regardez le clip hilare «Culture en péril», fait pour répondre aux coupures du gouvernement Harper dans le budget culturel canadien.

Montréal bouge...

Évidemment impossible à trouver des places pour Seuls, de Wadji Mouawad avec l'auteur dans sa propre création au Théâtre d'Aujourd'hui. La scène vit : une adaptation de La vie devant soi de Romain Gary au Rideau Vert, avec Louise Marleau... mais qui sait pourquoi c'est Beckett qui me tente toujours ; il y a Oh les beaux jours à l'affiche en ce moment à l'Espace Go...

Le mois du créole a débuté le jour de mon retour : un mois d'activités qui ont lieu actuellement à Montréal. Mais je dois rentrer...

Retour par Amtrak : vitesse du XIXe siècle (plus de 11 heures pour un trajet que l'on fait facilement en 7 par voiture), confort fin XXe (on peut brancher son ordi et, au wagon-café, on vous fait réchauffer la bouffe au four micro-ondes). Un beau trajet qui longe le lac Champlain et le fleuve Hudson. Dans un article du New York Times du 2 octobre, le jour de mon retour, j'ai appris qu'on se réveille un petit peu à Washington à la possibilité de soutenir nos transports en commun; «After Several Dark Years, Amtrak Does Well in Congress»:
The passenger railroad has had 12 years of “just barely survival budgets” [...] including two years in which the Bush administration proposed a zero budget. [...] The railroad’s fortunes may depend heavily on the presidential election; John McCain, the Republican nominee, has long been one of the Senate’s foremost opponents of Amtrak.
En voilà pour quelques images fraîchement montréalaises. Merci Michelle Corbeil, directrice générale et artistique du FIL, merci Madame Diop d'avoir fait le déplacement depuis Paris, merci Montréal et aux amis montréalais! J'y retourne, dès la fonte de la neige de l'hiver qui s'approche.

Les premiers bagels Fairmont ont déjà été consommés ; du moins il y a maintenant une nouvelle réserve au congélateur.

mercredi 7 mai 2008

Jean-Claude Charles, «bachelor» du Marais

Taraudé par la terre de mon enfance, mais homme d'écriture et de plusieurs cultures, je n'ai pas d'autre patrie que les mots. Pas d'autre pari que celui de faire connaître un espace et un exil mal connus.
Jean-Claude Charles est mort aujourd'hui à Paris. De façon définitive, l'enracinerrant (son propre néologisme) prend vol depuis Paris, Port-au-Prince, Harlem et ailleurs pour continuer son enracinerrance dans l'au-delà...

J'ai pris cette photo de Jean-Claude en juillet 2003, rue des Archives à Paris, pas loin de chez lui. C'était ce jour-là je crois où un article de la revue L'Histoire, sur Haïti, l'avait fait divaguer sur la disparition de l'Acte de l'Indépendance d'Haïti. Cette histoire l'obsédait : deux ans après, il en reparle dans sa chronique pour Haïti Tribune, un article qu'il appelle «L'énigme du Palais». L'Acte a été «égaré», précise-t-il, non pas «perdu». Il spécule sur les chances de retrouver le document précieux...
Il n'échappe pas à l'observateur le moins attentif que la mémoire longue du peuple d'Haïti, au-delà des rapports réel/imaginaire, oralité/écriture, etc. appelle cette mise en perspective permanente de l'amont et de l'aval, hier et aujourd'hui. Loin de jeter la suspicion sur la matérialité de l'Acte, cette démarche, reliée à une investigation à travers l'abondante historiographie haïtienne et autres archives pourrait bien ouvrir des pistes insoupçonnées. Si l'on admet que l'objet de notre recherche a bel et bien existé, il faut alors reconnaître qu'il aura, à un certain moment, disparu. À quel moment cette disparition a-t-elle eu lieu ? Comment ? Quelle chance avons-nous de trouver l'introuvable ?
Une disparition beckettienne, on attend toujours retrouver de telles «reliques» de la République haïtienne.

Ce soir, il s'agit plutôt de la disparition de Jean-Claude, partie en fumée.

Cette photo a été reprise, toute petite et in black and white, dans le chapitre que Dany Laferrière consacre à Jean-Claude Charles dans Les années 80 dans ma vieille Ford (Mémoire d'encrier, 2005). En 1983, Dany Laferrière voit chez Jean-Claude «un long jeune homme avec des jambes interminables et un style télégraphique» ; le texte de Dany me rappelle les «longues mains brunes et minces» de Jean-Claude Charles, et surtout son écrivain fétiche : Chester Himes.

Jean-Claude était obsédé par Chester Himes comme Sartre par Flaubert. Une oeuvre devait en résulter, des improvisations sur un air de Himes, imagination fraternelle. Chester Himes donnait le «la» : le style, le jazz de Chicago et de Harlem, le blues du Mississippi.

Pour son dossier sur le site Île en île, un jour à Manhattan j'ai enregistré Jean-Claude Charles lire quelques poèmes de La Route du Blues. Écoutez voir ; 15 minutes. Versez-vous un Barbancourt pour donner l'ambiance. Straight, no chaser.

Jean-Claude a bien connu le blues. Le blues de Harlem, du Mississippi. Le blues américain.

écoute Cécile si tu ne sais pas jouer du blues
tu ne joueras jamais vraiment du jazz
(Muddy Waters)

Le rêve américain. Life, liberty and the pursuit of happiness. Il a rendu compte de nos prisons, Jean-Claude, avec un titre trompeur, De si jolies petites plages (Stock, 1982). Vision socioculturelle, témoignage de la vie carcérale des boat-people -- «emprisonnés pour délit de recherche du bonheur, droit reconnu pourtant par la Constitution américaine» -- avec qui il partageait une terre natale.

Diaspora de Duvalier père, exilé de la première génération, c'était un «malade de [sa] mère, ce morceau d'île qui baigne entre Cuba et Porto Rico». Nègre enracinerrant, il fréquentait des bars malfamés en Amérique, on the wrong side of the tracks, là où le blues se partageait dans une harmonie de rasades envoyées, de paroles, de fumée et de musique. À titre de journaliste, il rentrait dans les prisons de l'Oncle Sam des années 1970. Sur ses compatriotes emprisonnés :
Première spécificité : l'image qui s'impose serait bien celle de sinistrés désertant le théâtre de quelque catastrophe naturelle -- deux décennies de cyclone Duvalier. Deuxième spécificité : voilà les seuls boat-people du monde à se réfugier dans les bras des responsables directs de leur malheur.
De si jolies petites plages
a été publié en 1982. De façon personnelle, Jean-Claude Charles y témoigne du rêve américain vécu par certains parmi le premier million d'Haïtiens exilés sous la dictature des Duvalier. Plus de vingt-cinq ans plus tard, ça ne change pas tant que ça dans les prisons étatsuniennes : voir l'exemple en Floride raconté par Edwidge Danticat (Brother, I'm Dying, 2007) ou lire les dernières nouvelles de Guantanamo...

C'est à Harlem où j'ai rencontré Jean-Claude, chez Bill (qui figure dans les textes de Free). Maison de célibataires, de bachelors... Jean-Claude a élu quartier-général chez Bill qui avait, lui, ce don de réunir chez lui un monde disparate d'hommes en manque de femmes ou de famille : artistes, solidaires en marge, chacun sa chambre. Dans les espaces communs, un va-et-vient de poètes, de paumés, de peintres, de littéraires. Blacks qui ont connu toutes les appelations jusqu'à l'actuelle African-Americans, même s'il fallait ajouter d'autres préfix (Haitian-, Jamaican- Native American-) à l'appartenance Américaine....

Harlem. Clubs, bars, boîtes. The Schomberg. Broadway qui passait en-dessous des fenêtres de la chambre de Jean-Claude. Blues, chez Bill. Si possible, du Barbancourt. Et toujours un volume de Chester Himes.

Peu intéressé par la publication de la nouvelle édition de Yesterday Will Make You Cry de Himes en 1998, Jean-Claude était tout de même curieux de savoir ce qu'en disait la presse. La nouvelle édition rétablissait tout ce qui avait été censuré de l'édition des années 1950 quand les éditeurs avaient jugé nécessaire de modifier le point de vue de la narration, et d'expurger tant de scènes de la vie carcérale et de l'homosexualité.

Entre les lignes se lit la fraternité des hommes qui n'a cure des sexualités ou des «races». La fraternelle poésie trimballe ses pauvres vérités en forme de stylos, de cigarettes, de paroles.

Je reprends la photo ; on recule. Derrière Jean-Claude, la boutique qui s'affiche Mod's Hair souligne chez lui un soupçon d'afro des années 1970, traîné avec la fumée qui signale également un temps révolu.

Bill a vendu sa maison : la chambre à Harlem de Jean-Claude n'est plus là. Chantons un blues pour la maison d'hommes célibataires, dandys de Harlem, enracinerrants, fantômes qui passent. Avec un air de jazz, Free Time.

Free
(son dernier recueil).

Thank God Almighty, I'm free at last.

L'année dernière (2007), j'ai publié un recueil de courts textes d'auteurs haïtiens, Une journée haïtienne. Le dernier texte du recueil allait être celui de Jean-Claude Charles, «Ceci n'est pas une fiction», avec une dateline de Paris, le 8 décembre 2006. Ce sera une autre fin inachevée, un texte dont il n'a écrit que le titre.

Plus de 20 ans après sa première publication à Paris, son roman Bamboola Bamboche est réimprimé aux Presses Nationales d'Haïti en 2007. L'occasion permet à l'homme de revenir en Haïti comme l'écrivain qu'il est devenu depuis son départ plus de 35 ans plus tôt.

Ceci n'est pas une fiction.

Dandy des temps modernes, ce nègre habitait une garçonnière dans le Marais. Les temps changent, les célibataires aussi. Free, ce «nègre en cavale» comme il le dit de son ami Dany Laferrière,
... les jazzmen free n'ont pas peur de mélanger les harmoniques hauts comme leur mère et très graves quand ils jouent aux méchants et parfois ça déraille un peu beaucoup comme un train du sud profond tu vois bourré de nègres en cavale
Jean-Claude Charles nous a laissé de quoi (ra)conter longuement. Je l'ai connu maigre comme un clou, ses longues jambes se pliaient pour la conversation qui revenait souvent aux refrains de Chester Himes, de jazz, de Harlem, de Barbancourt et de l'énigme haïtienne.

Il faut qu'on raconte Jean-Claude, il faut qu'on le lise. L'écrivain de l'époque Duvalier, l'époque Black Power. Du Free Jazz. Sainte Dérive des cochons (1977) précède celle de Manhattan Blues (1985) et Ferdinand je suis à Paris (1988). L'oeuvre de l'enracinerrant reflète les réalités de plusieurs pays d'une époque mouvementée.

Je n'ai pas eu l'occasion de dire adieu à l'ami. J'espère que d'autres témoigneront de l'homme et de l'écrivain qui vient de nous quitter.

Jean-Claude Charles lègue sa parole singulière aux générations actuelles et à venir, à Elvire, à tous les enracinerrants...

À la sienne !