06 décembre 2011

Orlando

Virginia Woolf's diary?

Une de ces journées pluvieuses, grises à New York.

Parfait pour un petit passage à la bibliothèque centrale, une des merveilles de cette ville (www.nypl.org).

Il s'agit de trouver des infos dont j'ai besoin pour inspirer mon chapitre sur le personnage que j'appelle Orlando, pour des raisons qu'il ne serait pas le seul à savoir. (mais bon, il n'est plus là pour en parler.)

Bon signe, j'arrive devant l'entrée et il y a un clin d'oeil de Virginia.

Son journal intime.

J'avance dedans.  En fait, il s'agit aussi de trouver d'autres infos sur ces années 1980, et il me faut un numéro du Nouvel Obs, un article sur le crack à New York qui a paru dans le Nouvel Obs vers 1986 ou 87.

Évidemment, il n'y a pas d'index des anciens numéros. Au pif, j'envoie la petite fiche de demande par pneumatique, demandant toute l'année 1986 des anciens numéros qui existent dans les caves de la bibliothèque quelque part.

Et je me mets à attendre.

Numéro 64. L'attente se prolonge, mais ça fait longtemps que je n'ai pas mis les pieds dans ces pièces pour travailler et l'attente est assez agréable.

Les touristes passent pour prendre des photos. On leur dit que c'est interdit.

Je travaille sur le chapitre en cours, sur papier.

20 minutes, 40 minutes…

Je passe voir s'il y a un problème.

L'ironie d'attendre la livraison d'un livre au guichet des "ODD NUMBERS", c'est-à-dire, les drôles de numéros impairs (qui, en fait, sont principalement des nºs pairs) où mon numéro 64 ne s'affiche jamais.

Non, me dit-on, mais ça vient de loin, en bas, ça peut prendre jusqu'à une heure.

waiting for an even number, 64
somehow, it wasn't meant to happen at the "odd numbers" window

Orlando était bien un "odd number". C'est comme si je l'attends, comme Godot.

Après plus d'une heure d'attente, j'apprends que les numéros en question du Nouvel Obs sont dans un autre immeuble d'où il faut placer une commande de plusieurs jours, sinon que je m'adresse à l'une des facultés riches de la ville, NYU ou Columbia.

Je suis déçu sans être déçu.

Writer's block, on cherche de l'inspiration.

Pour fêter les 100 ans de la grande bibliothèque centrale, il y a une expo avec quelques bijoux de la collection, dont de belles machines à écrire.

Les jeunes ne connaissent pas les bruits sympas que l'on produi(sai)t en écrivant de cette manière-là.

Enfin, Virginia – affichée sur la façade de la 5e avenue – n'est pas seule. On la présente avec Malcolm. Et d'autres.

Virginia Woolf, Malcolm X, and Dante = qu'ont-ils en commun ?

eh bien, voilà, leurs carnets intimes.

instead of V's diary, at first I found a wall-full of Malcolm X's diaries.
no cut & paste here !

Des deux. Vers la fin de leur vie.

Puis il y avait la canne de V : Virginia Woolf's walking stick.


Je n'ai pas eu envie de regarder de trop près. Ça fait 70 ans qu'elle s'est tuée… 1941. Ça fait pas si longtemps que ça.

Je fouille plutôt dans les souvenirs d'une autre personne, morte du sida dans ces années 1980. Je l'appelle Orlando.

Mon Orlando me fait signe aujourd'hui, par Virginia, qui figure dans son récit, dès le début.

J'aimerais bien savoir en quoi cela m'aidera à clore le chapitre.

…

30 août 2011

At Bill's

Bill Coleman nous a quittés dimanche, en plein milieu d'une tempête nommée Irène, qui avait laissé des morts et trop d'eau en Haïti, en Caroline, à New York, dans le Vermont, au Canada... Manhattan était incroyablement calme : les aéroports fermés et tout dans la ville était arrêté : le métro, les trains de banlieue, les autobus.
William P. Coleman, 19 janvier 1923 - 28 août 2011.

J'ai déjà parlé des moments passés chez Bill, en évoquant des souvenirs de Jean-Claude Charles. Cette photo de Bill et Jean-Claude date de 2004.
On note des piles de livres : une histoire de la communauté afro-américaine de Lexington, Kentucky, un gros volume du Negro History Bulletin, un texte en français (Douze ?), un ouvre-bouteille et Jean-Claude, avec un verre sans doute de Barbancourt, peut-être de whisky.

Le New York Times. Un drapo au mur. Bill, avec ses lunettes de lecture à la main, et le téléphone (vieux style avec fil) toujours à côté de lui.

Une journée de papote chez Bill. Dommage que Jean-Claude n'ait jamais eu le temps ou la volonté d'avancer avec son travail sur Chester Himes. Bill était parfaitement connecté avec l'intelligentsia afro-américaine... Et on parlait pas mal de Himes au moment de la réédition de Cast the First Stone, remettant les parties censurées la première fois, sous le titre Yesterday Will Make You Cry.

J'ai connu Bill à l'époque où il était collègue de CUNY, à la faculté BMCC où il dirigeait le Center for Ethnic Studies : on avait des amis et des collègues et un intérêt pour Haïti en commun. Je ne trouve de bonnes photos que de l'époque où il était déjà à la retraite.

Il habitait un chouette brownstone à Harlem qui lui appartenait, avec un escalier à l'intérieur. Voici Bill en 2005 descendant vers le rez-de-chaussée. Finalement, les 2 étages d'escalier – et l'autre qui menait à la cuisine, en bas – étaient de trop pour Bill après une énième crise cardiaque et sa santé faiblissante.

Il en avait assez vu du quartier aussi : cambriolages et voyous de l'époque dure. Ça allait mieux dans le Manhattan post-Giuliani, post 11 septembre : il était temps pour Bill de vendre, pour habiter un espace plus gérable avec l'âge avançant.

Jean-Claude allait perdre son pied-à-terre à Manhattan, d'autres devaient partir aussi, et c'était la fin de règne du cercle culturel chez Bill.

Le peintre Frantz Baltazar faisait partie des locataires habituels ; le voici avec Bill, l'année du déménagement (2005). C'était donc déjà la fin d'une époque. Bill tenait à rester à Harlem, pas trop loin de la bibliothèque Schomburg, et allait encore déménager deux fois avant d'atterrir à son dernier appartement au 5e, avec ascenseur.

C'était assez triste de passer dans la maison la dernière fois, jour où j'ai pris quelques photos. J'aime bien celle-ci où l'on voit Bill reflété dans le miroir dans une des chambres. 

Avec un déménagement, il y a toujours tous les souvenirs qui ressurgissent, dans chaque pièce, parfois avec des objets à trier. If these walls could talk!

 On a toujours bien discuté et rigolé chez Bill, avec toutes sortes de références (musique, peinture, essais, événements, littérature) sorties des connaissances éclectiques de Bill, aussi riches et diverses que ses amis de passage.

Dans son recueil Free, Jean-Claude parle de Bill dans un poème, « At Well's » que je cite en bas d'une page d'hommages à Jean-Claude Charles. Le poème se trouve dans une section qui s'appelle « La Route du Blues ». Sur cette route, il y avait Bill. Et il y avait Wells, un restaurant choisi certes pour son poulet frit mais aussi par l'association avec le vrai prénom de Bill, William : At Well's, At Bill's. Wells Restaurant existe depuis 1938. Il n'est plus à l'endroit du grand-père (voir cette explication), mais il n'est pas étonnant que ce soit par Bill que Jean-Claude découvre des lieux légendaires de Harlem, dont Wells, où, lors de la Renaissance de Harlem, « People from Paris, when they'd come, would get chicken and waffles ».

C'était un homme très doux, Bill, très intelligent, social. On s'est trop peu revus ces dernières années. Une fois, je l'avais vu à l'hôpital après une nouvelle chute de santé : on pensait que c'était la fin, mais Bill arrivait toujours à retrouver une énergie, pour se réunir avec nous quand on célébrait la vie de Jean-Claude, ou pour recevoir chez lui Elvire, la fille de Jean-Claude, ou pour déménager encore une fois, à plus de 85 ans...


Ses livres, ses papiers, ses disques, ses tableaux sont éparpillés dans diverses collections publiques et privées. Je n'ai pas encore remis dans leur place les deux tableaux que j'ai pu m'offrir de sa collection. Je les ai descendus (du meuble où ils sont posés) samedi soir pour le passage de l'ouragan Irène. C'est un coin de l'appartement qui fuit et il y avait effectivement des fuites dimanche.

Il faudrait que je m'occupe de ces tableaux. Les remettre à leur place, ou même les encadrer un jour, même s'ils sont sombres. Ils sont de Pierre Augustin, artiste de Port-au-Prince (né en 1945). Il se peut que Bill les ait achetés directement du peintre. Qui sait ?

Pierre Augustin, 1976


Pierre Augustin, 1982

Quelques souvenirs lors du passage d'un ouragan, et d'un ami.

P.S. Les arrangements ne sont pas encore faits pour savoir quelle sorte de réunion formelle aura lieu entre famille et amis pour marquer son passage.

30 novembre 2008

À Québec, sur les Plaines

Ciel gris ce jour-là (le 14 novembre dernier), au-dessus de la ville de Québec qui fête ses 400 ans en cette année 2008 (www.monquebec2008.com). En me promenant dans les rues de la ville, je pensais à Jan J. Dominique qui y avait élu résidence l'hiver dernier, en résidence d'auteure à la Maison de la littérature (son projet d'écriture étant, «L’Amérique, c’est le jardin de mon père»). Remontant les côtes de la ville, je peux imaginer comment on peut s'isoler de façon productive, les jours où il fait trop froid pour s'aventurer dehors : une chaleur intérieure avec le bruit étouffé par une couche de neige.

Et pourtant, je n'aime pas le froid.

Promenades sur les plaines d'Abraham, dominant le Saint-Laurent. J'étais à Québec pour le congrès de l'ACQS (American Council for Québec Studies) qui tenait sa réunion cette année avec l'ACSUS (Association for Canadian Studies in the United States) : réflexions sur l'histoire (québécoise, acadienne, canadienne), sur le cinéma, la société, le théâtre, l'Amérique francophone, les relations trans-Atlantiques et transnationales... Pour moi, il s'agissait surtout de voir ce qu'il y a de nouveau en lettres québécoises. Il y avait deux tables rondes (et une autre communication dans une table ronde sur «Labor and Gender») qui traitaient de l'oeuvre de Marie-Célie Agnant (dont ma propre communication) ; le cas d'Agnant est un exemple précis du talent des nouveaux visages de la littérature québécoise du XXIe siècle. Dany Laferrière, Ying Chen, Émile Ollivier... la littérature «néo-québécoise» était parfois l'appelation, mais on sait bien que le «néo-» n'est que provisoire, bien que «minorité visible» reste une classification officielle au Canada.

Avant de rentrer, je n'ai pas résisté à la tentation de me procurer un exemplaire du dvd qui venait de sortir, «Céline sur les Plaines» : presque quatre heures du concert de Céline Dion à Québec en août dernier :
Lors des Fêtes du 400e anniversaire de la Ville de Québec le 22 août 2008, le spectacle «Céline sur les Plaines» a rassemblé plus de 250 000 spectateurs sur les Plaines d’Abraham. Cet événement historique met en vedette Céline Dion et 11 des plus gros noms de la chanson québécoise. Avec Céline Dion : Garou, Marc Dupré, Nanette Workman, Dan Bigras, Mes Aïeux, Zachary Richard, Éric Lapointe, Claude Dubois, Jean-Pierre Ferland et Ginette Reno.
Difficile à croire que je recommande quoi que ce soit de Céline Dion, mais j'avoue que c'est un bon disque pour des raisons... du moins pédagogiques. La famille Dion, par exemple, une majorité des 13 frères et soeurs de la mégastar Dion, exemplifie de façon concrète la famille catholique nombreuse d'Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais que je venais de lire avec mes étudiants : le clan Dion chante une bastringue assez mémorable (sur YouTube où je renvoie pour l'extrait, on peut également écouter cette bastringue historique avec La Bolduc).

Avec le groupe Mes Aïeux, la Dion chante «Dégénérations», la chanson à succès de leur disque Tire-toi une bûche. Sur YouTube on peut trouver l'extrait : Mes Aïeux : Dégénération à la Fête Nationale du Québec (il y a même une autre version avec sous-titres en anglais). Ils ont déjà vendu 45.000 exemplaires de La Ligne orange, leur dernier disque qui vient de sortir : un Disque d'Or pour l'un des groupes Trad les plus populaires au Québec. (Ça me fait penser à vous renvoyer vers le site des Cowboys Fringants...). Il y a pas mal de clips de Mes Aïeux en ligne pour découvrir : «Le déni de l'évidence», «Belle, embarquez»...

Sur ce dvd je découvre avec plaisir Nanette Workman, qui chante une «Lady Marmelade» sexy avec la Dion aussi bien qu'un bon blues... La présence de Zachary Richard est parmi les plus émouvantes du concert. Zachary Richard chante la «Ballade de Jean Batailleur» puis, avant de chanter «La promesse oubliée» qu'il avait composée à l'époque, rappelle au public les interventions de Céline Dion lors du passage de l'ouragan Katrina trois ans plus tôt (voir cet exemple où elle intervient sur l'émission de Larry King le 3 septembre 2005), et la solidarité des Québécois et des Québecoises avec leurs «cousins» de la Louisiane. La tradition musicale québécoise – de la bastringue de la famille Dion, aux blues de Nanette Workman et de Zachary Richard – rappelle les éléments hérités des vieux pays (celte breton, normand) comme faisant partie des traditions de l'Amérique du nord (country, blues, rock), que ce soit avec une vielle ou un accordéon, une batterie ou une guitare.

Avant de chanter «Femme de rêve», Claude Dubois s'adresse à la foule :
Pour les uns, le quatre centième anniversaire, c'est la fête d'une ville. Moi, je veux dire que Québec, tu es mon amour, ma patrie. Tu as enfanté d'une nation qui a résisté à l'assimilation, et je te dis que je t'aime !
Panorama sur le public enthousiaste qui applaudit après «un pays qui a résisté à l'assimilation», et je ressens un soupçon de xénophobie sans doute inévitable dans cette fierté nationale.

Et bien oui, la tradition perdure même dans la cuisine d'un pays qui ne connaissait pas de légumes frais pendant le long hiver. Oubliés le temps de la morue, la tradition française transformée à la québécoise couvre la bidoche avec des sauces lourdes au fromage, au beurre, à la crème. Comme dans d'autres pays froids sans épices, le végétarien se contentera de bonnes bières locales aux noms si évocateurs : La Maudite, La Barbarie, La Belle-Gueule, Dieu du ciel... (Malheureusement on ne fait plus de Kamouraska, qui donnait l'impression de boire une inspiration des plaines du rive sud du Saint-Laurent, au pays du roman d'Anne Hébert.)

Depuis mon retour de la ville de Québec (avec une courte escale à Montréal, assez longue quand même pour permettre une livraison à l'aéroport d'une bonne douzaine de bagels tout chauds), le Salon du Livre de Montréal a eu lieu, du 18 au 23 novembre. Quel plaisir de voir Marie-Claire Blais couronnée une nouvelle fois du Prix du Gouverneur Général (avec Michaëlle Jean, il s'agit plutôt de LA Gouverneure Générale) pour son nouveau roman, Naissance de Rebecca à l’ère des tourments, publié chez Boréal.

L'année 2008 est un bon cru pour Boréal : non seulement Blais, mais par exemple le nouveau roman de Monique Proulx, Champagne. Bonne année également pour les éditions Mémoire d'encrier : de nouvelles anthologies et de la poésie, dont de Gérald Bloncourt. Christine Germain est toujours un plaisir à ré-entendre chez Planète rebelle, maison qui comprend des lectures en disque audio avec ses livres, comme avec la nouveauté, Élégie nocturne, par Jean-Paul Daoust. À La courte échelle, on trouve un recueil prometteur, Premiers amours, «Neuf écrivaines, neuf nouvelles sur les premiers émois amoureux»... Là-dedans, je retrouve l'auteure de Putain et de Folle, Nelly Arcan qui, dans ses chroniques pour Canoë offre, par exemple, une réaction appropriée («So hot in bed !») aux Justiciers masqués, qui ont piégé Sarah Palin trois jours avant l'élection présidentielle américaine (pour CKOI FM). Classique !

Une virée dans la capitale québécoise était sans doute de vigueur pendant cette année du quadricentenaire. J'aurai raté l'impressionnant Moulin à images de Robert Lepage, images de la capitale et du pays projetées tout l'été sur les vieux silos à grain du port de Québec.

L'année prochaine, ce sera le tour du Vermont à faire la fête www.celebratechamplain.org : 400 ans depuis le voyage estival de Samuel de Champlain, la même année (1609) où Henry Hudson explore le fleuve qui portera son nom. Quatre cents ans après, il est dommage qu'il n'y ait pas de TGV en Amérique du nord pour remonter le Hudson, passer par le lac Champlain et arriver aux villes du Saint-Laurent.

TCS

12 octobre 2008

10 ZAN !


Île en île, 10 ans
New York, le 12 octobre 2008

10 ZAN!

J’ai trouvé le morceau de musique approprié pour l'occasion, «Kala» du disque 10 Zan de Ziskakan.

Ça fait 10 ZAN aujourd'hui que j'ai mis le site Île en île en ligne pour la première fois.

Je vous invite à lire mes réponses aux questions de Stève Puig, « Île en île ; dix questions pour dix ans ». L'espace de ce blogue (X-centri-cités) vous invite également à réagir à l'entretien ou à laisser vos remarques au sujet du site.

C'était un moment approprié pour faire un bilan de cette base de données présentant la littérature et les écrivains des îles :

Haiti, Martinique, Guadeloupe, Guyane

Maurice, Réunion, Comores, Madagascar

Nouvelle-Calédonie, Polynésie
bien plus de 200 dossiers d'auteurs -- biographies, bibliographies, extraits de textes, enregistrements sonores...

merci de célébrer cet anniversaire en parcourant le site pour découvrir des auteurs « insulaires » et leurs oeuvres si diverses, si riches.

10 ans !

TCS

05 octobre 2008

Virée montréalaise

New York, le 5 octobre 2008

On me demande de mes nouvelles ; c'est toujours « débordé » comme réponse. Ah, si on pouvait avoir une petite rente, comme André Gide, pour s'occuper des passions… Ce blogue n'en est évidemment pas un ; à peine si j'arrive à y afficher un mot une fois tous les six mois. Trop souvent nécrologique, d'ailleurs.

J'avais justement envie de faire un mot lors de la disparition de Tony Duvert… Le passage de l'auteur du Journal d'un Innocent, L'Enfant au masculin et Le bon sexe illustré mérite attention, et hommages…  Une pause.

Virée à Montréal ? C'était pour le FIL, le Festival International de la Littérature.


Dans son article, « Le Legs d'Aimé Césaire au Festival International de la Littérature », Elsa Pépin présente le FIL dans La Presse du 25 septembre. Parmi les invités:
Le FIL invite également Christiane Yandé Diop, qui fut au coeur de la vie littéraire de Césaire depuis ses débuts. [Elle] dirige aujourd'hui les éditions Présence africaine depuis la mort de son mari, Alioune Diop. Fondée en 1947, la revue parisienne deviendra une maison d'édition et contribuera à la diffusion de la culture africaine et des oeuvres de Césaire. […]

Née dans le Paris d'après-guerre, alors que « les Africains, Antillais et Asiatiques se sentaient mis à l'écart et voulaient se regrouper pour parler de leur identité », Présence africaine génèrera notamment deux congrès mondiaux des écrivains et artistes noirs (Paris-1956 et Rome-1958), raconte Mme Diop. […]

Selon elle, le principal héritage légué par Césaire est d'avoir fait comprendre l'importance de la culture pour l'émancipation des peuples. « On a peur de la culture, parce qu'elle éveille les consciences, mais sans elle, je crois que l'Afrique avancera difficilement. »

C'était donc mon rôle d'interviewer Mme Diop devant un public dans le beau nouvel édifice de la Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Elle nous a offert une historique de la revue, de la librairie et de la maison d'édition Présence Africaine (dont le site semble en panne aujourd'hui) et a évoqué quelques regrettés, dont feu son mari Alioune Diop, le cinéaste et écrivain Sembène Ousmane, le poète Jacques Raharimananjara et d'autres intellectuels restés fidèles à l'aventure de Présence Africaine.


Aimé Césaire était le thème de l'intervention. Parmi les questions : « Où commencer ? » une lecture d'Aimé Césaire si vous ne connaissez pas son oeuvre. Mme Diop a proposé Discours sur le colonialisme comme réponse, puisqu'une autre intervenante disait qu'elle trouvait Césaire difficile. (Difficile? Et Gaston Miron ? Qu'est-ce qu'un auteur « difficile » ?) Mais on est restés d'accord pour Cahier d'un retour au pays natal.

Vous pouvez écouter le court entretien de Didier Oti avec Mme Diop sur le site de l'émission « Tam-Tam Canada » sur RCI (dans la 2e partie de l'émission du 26 septembre).

La veille, le FIL avait organisé un Cabaret Césaire. Conçu par Rodney Saint-Éloi, des Éditions Mémoire d'encrier, quatre comédiens ont mis en scène et en lecture Le Cahier : les actrices Mireille Métellus et Pascale Montreuil, le poète Franz Benjamin et le comédien et chroniqueur Michel Vézina. Leur jeu était intercallé de clips vidéo, avec des auteurs et critiques qui parlaient de l'héritage d'Aimé Césaire. La salle a vivement applaudi après un extrait vidéo où Césaire, le politicien-poète révolté, appelait avec tant de force à élever la race : nègre, humaine.

Cela se passait le soir du premier débat entre les candidats pour la présidence des E-U, les sénateurs McCain et Obama. La coïncidence a permis une réflexion sur les politiciens et hommes d'action qui inspirent, ou non.

J'ai pu retrouver avec plaisir Mélikah Abdelmoumen, de passage dans sa ville natale pour la sortie de son 5e roman, Victoria et le vagabond. Vous pouvez écouter l'entretien avec Mélikah Abdelmoumen sur le site de l'émission de Radio Canada animée par Lorraine Pintal, Vous m'en lirez tant. (Et profitez de l'émission pour écouter Ying Chen, rarement à la radio, qui parle de son nouveau roman, Un enfant à ma porte.)

Il y aura certes d'autres articles et recensements dans les pages de la rentrée québécoise assez riche. Quant aux autres nouveautés, je n'ai pu résister ni à quelques nouvelles parutions (avec leur disque CD) de chez Planète rebelle ni au Mystérieux voyage de Rien, nouveau roman d'Antonine Maillet qui marque ses 50 ans de carrière littéraire. À suivre dans les pages littéraires de Voir, Le Devoir, La Presse, Ici (Canoë), Nuit Blanche, Le Libraire...

Le groupe Mes Aïeux (allez voir) remplit une des pages culturelles aujourd'hui dans La Presse, « Les Aïeux reviennent en ville ». On m'a fait écouter ; purement montréalais dans l'originalité de la musique «(néo-)trad».

Dans un magasin de livres usagés samedi, j'entends et puis je vois défiler sur la rue Mont-Royal une manifestation en faveur du droit à l'avortement. Je crois rêver, pensant que le droit à l'avortement et au planning familial était chose acquise au Canada, pays où il y a un système de médecine sociale (et où les couples homos se marient avec 100% des droits des hétéros). Mes amis québécois votent pour des candidats de plusieurs partis (NDP, Bloc québécois et Parti Liberal), mais aucun d'entre eux pour les Conservateurs qui, forts en dollars de leur désastre écologique du sable bitumineux de l'Alberta (copains de notre «Drill Baby Drill» Sarah Palin), cherchent à présenter un gouvernement de majorité après les élections nationales la semaine prochaine (le 14 octobre).

Au cas où vous pensez que les francophones et les anglo-saxons ont les mêmes tendances culturelles et journalistiques, regardez le clip hilare « Culture en péril », fait pour répondre aux coupures du gouvernement Harper dans le budget culturel canadien.

Montréal bouge…

Évidemment impossible à trouver des places pour Seuls, de Wadji Mouawad avec l'auteur dans sa propre création au Théâtre d'Aujourd'hui. La scène vit : une adaptation de La vie devant soi de Romain Gary au Rideau Vert, avec Louise Marleau… mais qui sait pourquoi c'est Beckett qui me tente toujours ; il y a Oh les beaux jours à l'affiche en ce moment à l'Espace Go…

Le mois du créole a débuté le jour de mon retour : un mois d'activités qui ont lieu actuellement à Montréal. Mais je dois rentrer…

Retour par Amtrak : vitesse du XIXe siècle (plus de 11 heures pour un trajet que l'on fait facilement en 7 par voiture), confort fin XXe (on peut brancher son ordi et, au wagon-café, on vous fait réchauffer la bouffe au four micro-ondes). Un beau trajet qui longe le lac Champlain et le fleuve Hudson. Dans un article du New York Times du 2 octobre, le jour de mon retour, j'ai appris qu'on se réveille un petit peu à Washington à la possibilité de soutenir nos transports en commun ; « After Several Dark Years, Amtrak Does Well in Congress » :
The passenger railroad has had 12 years of “just barely survival budgets” […] including two years in which the Bush administration proposed a zero budget. […] The railroad’s fortunes may depend heavily on the presidential election; John McCain, the Republican nominee, has long been one of the Senate’s foremost opponents of Amtrak.
En voilà pour quelques images fraîchement montréalaises. Merci Michelle Corbeil, directrice générale et artistique du FIL, merci Madame Diop d'avoir fait le déplacement depuis Paris, merci Montréal et aux amis montréalais! J'y retourne, dès la fonte de la neige de l'hiver qui s'approche.

Les premiers bagels Fairmont ont déjà été consommés ; du moins il y a maintenant une nouvelle réserve au congélateur.

07 mai 2008

Jean-Claude Charles, « bachelor » du Marais

Taraudé par la terre de mon enfance, mais homme d'écriture et de plusieurs cultures, je n'ai pas d'autre patrie que les mots. Pas d'autre pari que celui de faire connaître un espace et un exil mal connus.

Jean-Claude Charles est mort aujourd'hui à Paris. De façon définitive, l'enracinerrant (son propre néologisme) prend vol depuis Paris, Port-au-Prince, Harlem et ailleurs pour continuer son enracinerrance dans l'au-delà…

J'ai pris cette photo de Jean-Claude en juillet 2003, rue des Archives à Paris, pas loin de chez lui. C'était ce jour-là, je crois, où un article de la revue L'Histoire, sur Haïti, l'avait fait divaguer sur la disparition de l'Acte de l'Indépendance d'Haïti. Cette histoire l'obsédait : deux ans après, il en reparle dans sa chronique pour Haïti Tribune, un article qu'il appelle « L'énigme du Palais ». L'Acte a été « égaré », précise-t-il, non pas « perdu ». Il spécule sur les chances de retrouver le document précieux…

Il n'échappe pas à l'observateur le moins attentif que la mémoire longue du peuple d'Haïti, au-delà des rapports réel/imaginaire, oralité/écriture, etc. appelle cette mise en perspective permanente de l'amont et de l'aval, hier et aujourd'hui. Loin de jeter la suspicion sur la matérialité de l'Acte, cette démarche, reliée à une investigation à travers l'abondante historiographie haïtienne et autres archives pourrait bien ouvrir des pistes insoupçonnées. Si l'on admet que l'objet de notre recherche a bel et bien existé, il faut alors reconnaître qu'il aura, à un certain moment, disparu. À quel moment cette disparition a-t-elle eu lieu ? Comment ? Quelle chance avons-nous de trouver l'introuvable ?
Une disparition beckettienne, on attend toujours de retrouver de telles « reliques » de la République haïtienne.

Ce soir, il s'agit plutôt de la disparition de Jean-Claude, partie en fumée.

Cette photo a été reprise, en petit format et in black and white, dans le chapitre que Dany Laferrière consacre à Jean-Claude Charles dans Les années 80 dans ma vieille Ford (Mémoire d'encrier, 2005). En 1983, Dany Laferrière voit chez Jean-Claude « un long jeune homme avec des jambes interminables et un style télégraphique » ; le texte de Dany me rappelle les « longues mains brunes et minces » de Jean-Claude Charles, et surtout son écrivain fétiche : Chester Himes.

Jean-Claude était obsédé par Chester Himes comme Sartre par Flaubert. Une oeuvre devait en résulter, des improvisations sur un air de Himes, imagination fraternelle. Chester Himes donnait le « la » : le style, le jazz de Chicago et de Harlem, le blues du Mississippi.

Pour son dossier sur le site Île en île, un jour à Manhattan, j'ai enregistré Jean-Claude Charles lire quelques poèmes de La Route du Blues. Allez écouter ; 15 minutes. Versez-vous un Barbancourt pour donner l'ambiance. Straight, no chaser.

Jean-Claude a bien connu le blues. Le blues de Harlem, du Mississippi. Le blues américain.

écoute Cécile si tu ne sais pas jouer du blues
tu ne joueras jamais vraiment du jazz
(Muddy Waters)

Le rêve américain. Life, liberty and the pursuit of happiness. Il a rendu compte de nos prisons, Jean-Claude, avec un titre trompeur, De si jolies petites plages (Stock, 1982). Vision socioculturelle, témoignage de la vie carcérale des boat-people – « emprisonnés pour délit de recherche du bonheur, droit reconnu pourtant par la Constitution américaine » – avec qui il partageait une terre natale.

Diaspora de Duvalier père, exilé de la première génération, c'était un « malade de [sa] mère, ce morceau d'île qui baigne entre Cuba et Porto Rico ». Nègre enracinerrant, il fréquentait des bars malfamés en Amérique, on the wrong side of the tracks, là où le blues se partageait dans une harmonie de rasades envoyées, de paroles, de fumée et de musique. À titre de journaliste, il rentrait dans les prisons de l'Oncle Sam des années 1970. Sur ses compatriotes emprisonnés :
Première spécificité : l'image qui s'impose serait bien celle de sinistrés désertant le théâtre de quelque catastrophe naturelle – deux décennies de cyclone Duvalier. Deuxième spécificité : voilà les seuls boat-people du monde à se réfugier dans les bras des responsables directs de leur malheur.
De si jolies petites plages
a été publié en 1982. De façon personnelle, Jean-Claude Charles y témoigne du rêve américain vécu par certains parmi le premier million d'Haïtiens exilés sous la dictature des Duvalier. Plus de vingt-cinq ans plus tard, ça ne change pas tant que ça dans les prisons étatsuniennes : voir l'exemple en Floride raconté par Edwidge Danticat (Brother, I'm Dying, 2007) ou lire les dernières nouvelles de Guantanamo…

C'est à Harlem où j'ai rencontré Jean-Claude, chez Bill (qui figure dans les textes de Free). Maison de célibataires, de bachelors…  Jean-Claude a élu quartier-général chez Bill, qui avait, lui, ce don de réunir chez lui un monde disparate d'hommes en manque de femmes ou de famille : artistes, solidaires en marge, chacun sa chambre. Dans les espaces communs, un va-et-vient de poètes, de paumés, de peintres, de littéraires. Blacks qui ont connu toutes les appellations jusqu'à l'actuelle African-Americans, même s'il fallait ajouter d'autres préfixes (Haitian-, Jamaican- Native American-) à l'appartenance américaine…

Harlem. Clubs, bars, boîtes. The Schomberg. Broadway qui passait en dessous des fenêtres de la chambre de Jean-Claude. Blues, chez Bill. Si possible, du Barbancourt. Et toujours un volume de Chester Himes.

Peu intéressé par la publication de la nouvelle édition de Yesterday Will Make You Cry de Himes en 1998, Jean-Claude était tout de même curieux de savoir ce qu'en disait la presse. La nouvelle édition rétablissait tout ce qui avait été censuré de l'édition des années 1950 quand les éditeurs avaient jugé nécessaire de modifier le point de vue de la narration, et d'expurger tant de scènes de la vie carcérale et de l'homosexualité.

Entre les lignes se lit la fraternité des hommes qui n'a cure des sexualités ou des « races ». La fraternelle poésie trimballe ses pauvres vérités en forme de stylos, de cigarettes, de paroles.

Je reprends la photo ; on recule. Derrière Jean-Claude, la boutique qui s'affiche Mod's Hair souligne chez lui un soupçon d'afro des années 1970, traîné avec la fumée, qui signale également un temps révolu.

Bill a vendu sa maison : la chambre à Harlem de Jean-Claude n'est plus là. Chantons un blues pour la maison d'hommes célibataires, dandys de Harlem, enracinerrants, fantômes qui passent. Avec un air de jazz, Free Time.

Free
(son dernier recueil).

Thank God Almighty, I'm free at last.

L'année dernière (2007), j'ai publié un recueil de courts textes d'auteurs haïtiens, Une journée haïtienne. Le dernier texte du recueil allait être celui de Jean-Claude Charles, « Ceci n'est pas une fiction », avec une dateline de Paris, le 8 décembre 2006. Ce sera une autre fin inachevée, un texte dont il n'a écrit que le titre.

Plus de 20 ans après sa première publication à Paris, son roman Bamboola Bamboche est réimprimé aux Presses Nationales d'Haïti en 2007. L'occasion permet à l'homme de revenir en Haïti comme l'écrivain qu'il est devenu depuis son départ plus de 35 ans plus tôt.

Ceci n'est pas une fiction.

Dandy des temps modernes, ce nègre habitait une garçonnière dans le Marais. Les temps changent, les célibataires aussi. Free, ce « nègre en cavale » comme il le dit de son ami Dany Laferrière,
… les jazzmen free n'ont pas peur de mélanger les harmoniques hauts comme leur mère et très graves quand ils jouent aux méchants et parfois ça déraille un peu beaucoup comme un train du sud profond tu vois bourré de nègres en cavale
Jean-Claude Charles nous a laissé de quoi (ra)conter longuement. Je l'ai connu maigre comme un clou, ses longues jambes se pliaient pour la conversation qui revenait souvent aux refrains de Chester Himes, de jazz, de Harlem, de Barbancourt et de l'énigme haïtienne.

Il faut qu'on raconte Jean-Claude, il faut qu'on le lise. L'écrivain de l'époque Duvalier, l'époque Black Power. Du Free Jazz. Sainte Dérive des cochons (1977) précède celle de Manhattan Blues (1985) et Ferdinand je suis à Paris (1988). L'oeuvre de l'enracinerrant reflète les réalités de plusieurs pays d'une époque mouvementée.

Je n'ai pas eu l'occasion de dire adieu à l'ami. J'espère que d'autres témoigneront de l'homme et de l'écrivain qui vient de nous quitter.

Jean-Claude Charles lègue sa parole singulière aux générations actuelles et à venir, à Elvire, à tous les enracinerrants…

À la sienne !

29 novembre 2007

transatlantiques

New York, 29 novembre 2007

Transatlantiques vers la poésie, vers la lumière.

Pendant qu'il y a encore de quoi nourrir en pétrodollars ces nouveaux paquebots, autobus aériens, de pétrole iraquien, vénézuélien, russe, canadien…
Ô Fric, je te chante dans le râle des mourants, les trafics d'armes brillantes
Brillantes comme l'éclat du jour dans tes yeux naissants à l'autre bout du monde si nu
Ô Fric, je te chante dans les oléoducs jaillissants, les bourses des temples,
Les pistes du ciel en tous sens les pavots fleuris sur les tombes des camés, des foutus.
Des pauvres connards rêveurs brûleurs d'encens.
C'est moi qui souligne. Extrait du poème de Claire Karm, Ô Fric ! (cliquer pour lire en entier, et pour écouter l'auteure lire le poème).

Voyages entre continents, amis en vadrouille pour répandre de grosses vagues de paroles, par et pour des écrivains. Y en a qui s'en vont vers Port-au-Prince, pour un hommage à Jacques Roumain, dont c'est l'année centenaire (27 au 30 novembre, voir le programme sur le site Potomitan) et pour le festival Étonnants Voyageurs (du 1er au 4 décembre). D'autres, vers Kourou, où aura lieu le Symposium International Damas, en hommage à Léon-Gontran Damas, symposium organisé par la Députée Christiane Taubira (le 30 novembre). Dans un entretien, Mme Taubira explique pourquoi il y aura, au programme, tant d'étudiants, collégiens et lycéens, qui…

… entrent en scène et disent librement, sous la forme qu’ils ont choisie (exposé, vidéorama, spectacle vivant, exposition, etc) ce qu’ils comprennent et retiennent du poète, à leur âge et à leur époque. Ils le resituent dans l’espace et dans le temps, puisque les travaux présentés porteront sur son œuvre, mais aussi sur Césaire, Senghor, la Négritude, la Créolité et la diversité culturelle, reliant Damas au courant littéraire et social qu’il a fortement contribué à formuler. […] Les jeunes sont des promesses qui se tiennent. Quels que soient nos rêves, nos utopies, nos désirs de surpassement, il y a toujours un ou des jeunes pour leur donner chair. Et lorsqu’ils flanchent, pour peu qu’on se souvienne qu’ils ne sont qu’au début de leur vie et que rien n’est définitivement joué pour eux, et qu’on leur fasse confiance, ils réalisent des merveilles.
Une belle initiative où la poésie vit chez les jeunes étudiants qui lisent, composent, riment, réfléchissent.

Ça me fait penser au succès de James Noël, en banlieue parisienne en ce moment, Rumeurs urbaines obligent. Voir « Poésie caribéenne, "une fête à la santé des mots" », un résumé de son passage au collège Alfred de Vigny, à Courbevoie* le 26 octobre dernier. L'urgence d'écrire. Rires.

Cherchant une illustration d'un transat – cette chaise, pliante, au bord des paquebots du même nom – j'ai trouvé mon exemple sur le site de l'Association French Lines :
L'Association French Lines a pour objet la mise en valeur du patrimoine des compagnies maritimes françaises, notamment celui de la Compagnie Générale Maritime et de la Société Nationale Maritime Corse Méditerranée. Il couvre plus d'un siècle et demi de l'histoire maritime française à travers les collections provenant de la Compagnie Générale Transatlantique™ et des Messageries Maritimes™. Des navires prestigieux ont marqué cette histoire, tels que le paquebot France™ et le paquebot Normandie™
Je cherchais une illustration, non pas une étymologie, et les autres exemples trouvés démontrent que, effectivement, les voyageurs contemporains, habitués aux cars aériens, mélangent torchons et serviettes :
Pour illustrer l’étroite relation entre ces chaises longues et les paquebots transatlantiques, remarquons l’abus de langage que nous employons pour désigner aujourd’hui ce mobilier : ne parle-t-on pas d’un « transat » lorsque l’on s’assoit sur une chaise longue ?
Fascinant, le site. Histoire illustrée des Transats sur des transatlantiques.

Le temps se mesurait autrement à l'époque. Ça fait penser aux rythmes de Novecento, le protagoniste pianiste du roman éponyme d'Alessandro Baricco. "Il jouait je ne sais quelle diable de musique, petite, mais... belle". Jelly Roll Morton. Le piano sur lequel Novecento joue se met à glisser sur le parquet de la salle de bal, suivant les vagues et les mouvements du bateau qui tangue :
Et pendant qu'on voltigeait entre les tables, en frôlant les lampadaires et les fauteuils, j'ai compris, à ce moment-là, que ce qu'on faisait, ce qu'on était en train de faire, c'était danser avec l'Océan, nous et lui, des danseurs fous, et parfaits, emportés dans une valse lente, sur le parquet doré de la nuit. Oh yes.
Plus tard, Novecento joue un morceau "à virtuosité folle", rivant son public:
... ils restèrent là, sans rien dire, complètement éberlués, même après cette dernière charge meurtrière d'accords, qui avait l'air d'être jouée à cinquante mains, on aurait cru que le piano allait exploser. Et dans ce silence de folie, Novecento se leva, prit ma cigarette, se pencha un peu vers le piano, par-dessus le clavier, et approcha la cigarette des cordes.
Un grésillement léger.
Il s'écarta, et la cigarette était allumée.
[je cite de la traduction de Françoise Brun (Gallimard) de Baricco, dont la musique va jusqu'à L'Âme de Hegel et [aux] Vaches du Wisconsin... ]
Voilà une traversée en style. Pourquoi n'avons-nous pas de salle de bal dans les avions, avec un piano à queue ?

Plus de transats pour se bronzer pendant la traversée. Plus de soleil, on n'a plus de temps pour des traversées consacrées au farniente.

Au-dessus, j'entends des avions sur New York. Au mois des sagittaires. On dit que nous avons la bougeotte. "Notre" planet est Jupiter, mais je préfère penser à Saturne, puisque le mois du Sagittaire se termine au solstice d'hiver et avec les fêtes saturnales. (Par curiosité, j'ai trouvé d'autres personnes nées avec Saturne en Sagittaire, comme moi : Arletty*, André Gide, Juliette Greco – tiens, sur YouTube, on peut la voir/écouter chanter "Déshabillez-moi" [1967, trop cute] –, Alfred Hitchcock, Claude Nougaro, Emile Zola... Une bonne compagnie.)

The Archer... avec sa flèche phallique, sa/son Spear, sa sagaie de Sagittaire :

Optimistic and freedom-loving
Jovial and good-humored
Honest and straightforward
Intellectual and philosophical

Blindly optimistic and careless
Irresponsible and superficial
Tactless and restless

Transatlantiques virtuels.

TCS

13 octobre 2007

Alfred Largange, 1971-2007

New York, 13 octobre 2007

Hier, avec cet anniversaire curieux qui marque aux États-Unis (et ailleurs) l'arrivée, le 12 octobre 1492, de Christophe Colomb… aux Indes, n'est-ce pas… et, ayant moi-même terminé deux gros projets, la journée de Colomb était trop marquée (étant également la date choisie pour débuter le site Île en île il y a 9 ans), et j'ai pensé à Alfred Largange. Pourquoi Alfred? parce que la voix de Joseph Zobel m'est venu à l'esprit, quand Zobel parle de Colomb. Yane Mareine a fait enregistrer Joseph Zobel qui lit un beau texte drôle de Yane. Je crois avoir déjà partagé cet enregistrement avec Alfred.

Pour Alfred donc, je vous invite à faire jouer la voix de Joseph Zobel, lisant un texte de Yane Mareine, bel enregistrement qu'elle a utilisé dans son spectacle Les chants graffiti (descriptif dans le dossier sur Yane sur le site Gens de la Caraïbe) en 2001. Cliquez ici pour écouter Joseph Zobel (1'26") lire le texte qui suit.
Ainsi, il y eut un soir
il y eut un matin
la mer

d'autres soirs
et d'autres matins

la mer
la mer

soir et matin
soir et matin
la mer
la mer

toujours
la mer


Peur ou dedans
dehors
la mer


Il y eut calme plat
et tempêtes sous les crânes
Il y eut trouille au ventre
et horizons perdus
soixante-neuf jours
soixante-neuf nuits
la mer

Il y eut un soir
Il y eut un matin
Colomb vit que cela était bon

Le 12 octobre 1492
il patauge dans l'eau
jusqu'à mi-cuisses
et jubile,
Les Indes !

Les Indes !

En réalité, le soleil qui l'aveugle
est celui des Antilles

Il était gentil, Colomb !
mais il était con !
Il était CON !
Je viens de parler avec Yane Mareine qui me permet de mettre ça en ligne pour vous, pour Alfred.

Alfred Largange est mort soudainement le mois dernier. Voir cette page-hommage à Alfred Largange (par Francesca Palli, sur Potomitan). Je ne l'ai jamais rencontré, Alfred, mais nous avons établi une correspondance depuis plusieurs années. Cela a dû commencer au sujet d'Aimé Césaire, le premier auteur présenté sur le site d'Île en île dès l'ouverture du site… le 12 octobre 1998. Cela devait être Alfred qui m'avait écrit. Sans connaître mon correspondant, j'aurais facilement pris Alfred pour un vieux (¡ Ce n'était pas le cas !), jugeant par son prénom plutôt rare depuis une quarantaine d'années (voir le site notrefamille.com, pour la popularité des prénoms en France).

La présentation d'Aimé Césaire était longtemps en ligne sur Île en île sans texte biographique. Alfred Largange a offert d'écrire une présentation, en ligne depuis lors et par la suite souvent recopiée et imprimée ailleurs, presque toujours avec le nom d'Alfred Largange enlevé. Reproduit tel quel dans le recueil Hurricane, cris d'insulaires (Desnel, 2005), Suzanne Dracius (qui avait réuni le recueil) m'avait informé par la suite que c'était le bureau même d'Aimé Césaire qui lui avait offert le texte d'Alfred, avec ma bibliographie, sans son nom ou la provenance des informations.

Il s'en foutait pas mal, Alfred. Mais une correspondance est née, où il s'agissait parfois de littérature, parfois de plagiat, sinon d'Haïti.

Dans cette correspondance, il y avait celle qui traitait des autres dossiers pour Île en île, pour lesquels Alfred a réuni les photos et les éléments bibliographiques, et rédigé un texte de présentation biographique.

Joseph Zobel, d'abord. Pour ce dossier, j'ai fait remarquer à Alfred que l'encadrement que nous utilisons de sa photo garde l'insigne rouge de la Légion d'honneur sur la veste de Zobel. Et je lui ai dit que nous nous étions ratés en personne, puisque j'avais rencontré Joseph Zobel le même jour et au même endroit où Alfred avait pris la photo que vous voyez sur la présentation de Zobel sur Île en île. Mais je ne l'y avais pas croisé, Alfred, puisque nous ne savions pas que nous étions tous les deux à Paris et au Salon du livre ce jour-là, le 24 mars 2002. Par la suite, j'ai pu ajouter des enregistrements de la voix de Zobel dans les pages-annexes du dossier d'Île en île, des sélections du disque ramené de chez Papa Jo par Yane. Et Alfred a fait, après la mort de Joseph Zobel, un site-hommage consacré à l'écrivain. (Francesca m'informe qu'elle va transférer le site de Zobel sur Potomitan.)

C'est Alfred Largange qui m'a fait découvrir – et qui vous fait découvrir – Guy Cabort-Masson, par un troisième dossier d'un homme de lettres martiniquais. Cabort-Masson est sociologue, militant, engagé dans une pédagogie alternative dans les années 1970, essayiste… Je vous renvoie vers la présentation de Guy Cabort-Masson.

Alfred Largange avait 35 ans le jour de sa mort.

Après sa mort, j'ai reçu un courriel de son amie Micaela Rojas, qui nous a transmis des liens vers des traces d'Alfred – qui avait un pseudo (et une fois un site nommé) Bwabrilé – que l'on trouve sur le web, dont un article sur Matrix et un entretien avec Ramon Grosfogueles publiés dans le New West Indian, un article sur le roman Diab'la (de Zobel) sur Potomitan, et son Rapport sur la coopération martiniquaise et régionale. Peut-être que la page-hommage à Alfred Largange sur Potomitan aura un jour des liens pour retrouver tous les textes d'Alfred.

C'était un amoureux de la Caraïbe, Alfred Largange, un amoureux des îles et d'Haïti. Pendant deux de mes voyages en Haïti – pays où moi, du moins, n'ai pas le temps ou forcément une connexion pour m'occuper souvent de mon courriel – j'ai eu un échange avec Alfred. Hasard ? La dernière fois, c'était au sujet de Joseph Zobel, au moment de sa mort le 17 juin 2006. Cela ne pouvait pas être un hasard, puisque j'étais en Haïti ce jour-là, et en compagnie de Yane Mareine qui connaissait si bien Papa Jo (voir ci-dessus), quand Alfred et moi avons échangé ces messages – à travers les mers et les îles – au sujet de Joseph Zobel.

On a échangé une série de messages au sujet des textes d'Alfred écrits pour Île en île qui sont plagiés ailleurs sur le web, par la presse et dans des livres, sans citer son nom ni celui d'Île en île. Il y avait des courriels amusants partagés entre Suzanne Dracius, Alfred et moi au sujet de Grioo.com, par exemple, qui se plaignait des gens qui plagiaient leur site, quand Grioo ne se gênait pas à se servir librement des textes et images d'Île en île, dont tout n'est pas effacé…

Et puis, il y avait une conversation libre avec Alfred, selon l'inspiration. Dans ma boîte de réception (Inbox), je retrouve un message de lui auquel je n'avais pas encore répondu où il s'agit de Fabienne Kanor (que je pouvais aller voir sur YouTube), du mot taïno, ouragan / hurricane... et d'autres sujets encore. Alfred me disait que quelqu'un qui recherchait une subvention (une demande qu'il espérait aboutir nulle part) pour se consacrer à Aimé Césaire, se servait librement, écrivait-il, "du texte que j'avais rédigé pour d'Iles-en-Iles" (qu'il orthographiait toujours ainsi). Son courriel se termine,
"Enfin, le plagiat n'est-il pas un hommage du vulgaire ?"
Je peux confirmer qu'en plus de mes propres hommages respectueux et amicaux, Alfred Largange a déjà reçu beaucoup d'autres hommages "du vulgaire", et des vulgaires !

En janvier, j'ai fait escale dans le bel aéroport de Singapour en revenant d'un voyage sublime à Bali. Je lui ai écrit ne pouvoir m'imaginer vivre à Singapour comme lui, mais lui disais que, pourquoi ne pas faire escale une prochaine fois, qui sait quand, pour le rencontrer à son île de Singapour ?

Comment terminer ? En disant à son amie, Micaela Rojas, que je ne l'ai jamais connu, Alfred – elle le connaissait depuis 20 ans – mais que j'aimerais découvrir Emile MONA, pour elle, pour lui. Du courriel de Micaela, je cite le texte de la chanson, pour ne pas oublier
Agoulousse lan mô
Ti-chimen an yo kryé lan mô a
Piti piti piti, nou tout' la ké pasé
Piti piti piti, fok nou pasé kan mêm
Pasé nou ka pasé, pasé anlè tè a

Yo chanjé nom'y pou yo ba'y nom volè
Poutchi ou kryé'y vôlè, sa i ja volè ki ta'w
Poutchi ou kryé'y volè, Bondyé pa lé'w lè ou mô
Pasé nou ka pasé, pasé anlè tè a
"
Je vous remercie, Micaela, de nous avoir tenu au courant. Avec mes hommages partagés et mes condoléances à sa famille et à ses proches, je rappelle que l'échange amical que j'avais avec lui n'est rien par rapport à son geste généreux que je souligne, c'est-à-dire, ses diverses façons de présenter la littérature et la culture antillaises, et de célebrer ses compatriotes martiniquais en les faisant mieux connaître par ses recherches diffusées, comme on le voit, par le web. Je le remercie encore une fois en lui disant adieu.

Les notices publiques de son décès informent qu'il est né le 8 décembre. Comme moi. Cette année 2007, je serai à Lyon, où "le 8 décembre dure 4 jours" : fête de l'Immaculée Conception, fête de la ville de Lyon : les rues se remplissent de foules qui se promènent dans les traboules et sur les places, avec les lumières laser et les lumignons dans toutes les fenêtres. Pour la Fête des Lumières à Lyon cette année, le 8 décembre, j'allumerai un lumignon pour Alfred.

Adieu, Alfred. Aux retrouvailles virtuelles et Immaculées des 8 décembre.

Une bougie pour un esprit ami, intelligent et généreux, parti trop tôt.

TCS

30 septembre 2007

sans filtre

30 septembre 2007

Sans filtre. Depuis longtemps ce titre qui me trottine dans la tête. Une vie, un roman, un jus de pommes, un récit, une cigarette... sans filtre. Ça vaut un roman qui me ressemble.

Nouvelle date, après ces vieux messages transférés. Automne à New York. Encore plus d'un an avant de voter pour mettre... Dennis Kucinich à la Maison Blanche? On peut encore rêver. Quand j'ai répondu à une dizaine de questions sur Select a Candidate 2008, c'est Kucinich le seul candidat qui corresponde à toutes mes réponses. Encore un an pour que l'argent de la machinerie guerrière nous sponsorise un autre candidat qui sera moins pacifique, moins démocrate.

restons x-centriques alors, éloignés des idées courantes.

Fin septembre, rangement de paperasses d'été, d'autres espaces virtuels.

Nouvelle saison, nouvelles pages littéraires.

à suivre.

TCS

Diversité culturelle

[dernier des fichiers de 2005-2006, celui-ci n'étant pas en ordre chronologique]

13 juin 2005

Si je n'avais pas reçu le « trophée de la diversité culturelle » en mars dernier, je me serais moins focalisé sur le sujet du jour, sans doute... Il m'arrive de voir des journalistes constater la popularité des personnes ou des idées en donnant un chiffre obtenu par Google. « Diversité culturelle » vient de me donner quelques 688.000 résultats. On dirait que c'est une expression vraiment à la mode ces jours-ci.

En avril, il y avait un colloque au Sénat, Le Printemps de la Diversité culturelle. Le colloque était organisé par le Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité en France (le CAPDIV) ; un ami qui y était m'a dit que l'écrivain Olympe Bhêly-Quenum avait brandi une copie du recueil d'essais que j'ai publié chez Karthala en 2002, paroles diverses des populations idem en France. Le programme avait l'air intéressant...

En feuilletant virtuellement Respect Magazine – ceci dit, j'aime bien leur devise, « décoloniser nos imaginaires » – j'y vois une enquête sur la Charte de la diversité. Ils essaient également de donner visage à, et de célébrer, la France diverse.

Est-ce que ça bouge finalement en France, comme ailleurs ?

J'ai entendu des opinions diverses (e.g., Calixthe Beyala, Raphaël Confiant) sur la question de l'invisibilité des « minorités visibles » en France (oui ou non pour la question des quotas à la télévision, par exemple). D'ailleurs, j'ai l'impression que cette expression vient du Canada – allez voir la section sur les « Origines ethniques » sur le site du Statistique Canada. N'est-ce pas dans l'air du temps des Chirac, Sarkozy et cie, les minorités visibles ? Dans la ville de New York, comme dans l'état de Californie, il n'y a pas de majorité, alors comment faire quand on est tous issus d'une minorité (et évidemment tous visibles) ?

Finalement, ce n'est pas une mauvaise chose que d'avoir le site web Île en île honoré par le « trophée de la diversité culturelle » (« attribué à une personnalité, personne ou entreprise apparentée ou non au monde francophone, ayant contribué, de quelque manière et dans quelque domaine que ce soit, au maintien ou au développement de la diversité culturelle dans le monde »). Sur le site des Trophées de la langue française, on peut trouver des détails sur la soirée à Amiens, curieusement sans mention du nom du sculpteur des trophées cette année, Niko, qui nous a créé de belles pièces en bois.

En mai, quand Dominique Batraville m'a posé des questions au sujet du trophée pour Haiti Press Network, je suis revenu sur cette question de diversité culturelle (lisez l'entretien posté en ligne le 10 mai 2005)... Mais à quoi bon finalement parler de tels sujets à une population haïtienne ? Ce sont plutôt aux Français que je devrais m'adresser, pour rappeler les oublis envers leur propre histoire (la diversité ?), haïtiano-française.

Il y a tant de questions d'étiquettes, acceptées ou pas. Si vous étiez invité(e) à une soirée destinée aux « communautés ethnoculturelles » (comme l'invitation de Télé-Diversité Montréal 2005 vers laquelle renvoie le lien), est-ce que vous y iriez ?

Chantons donc le divers... À Montréal en juillet, il y a le festival Divers/Cité (la Célébration de la fierté lesbienne, gaie, bisexuelle, transsexuelle et travestie), autrement culturel, n'est-ce pas, au pays du PQ...Trinquons au divers, à la cité, au Q – pas aux ghettos ni aux cultes – à la culture, à la diversité.

TCS

¡ Ya ! Yane !

20 septembre 2006

Comment ne pas penser à Katherine ce jour où je poste un premier blogue depuis plus de cinq mois. Coïncidence, au moment où je reviens sur ce site, je clique sur un bouton "visites récentes" pour voir que quelqu'un a fait une recherche sur Google, "nombre de francais morts" 11 septembre , qui donne une seule réponse : " Des K enfouis " où, pensant à Katrina et à Katherine, j'avais affiché une photo de Katherine qui aurait eu 98 ans aujourd'hui, le 20 septembre.

Yane pourrait apprécier une pensée pour Katherine pour qui je transformerai la cigarette, partagée – c'est Hitler qui m'a fait fumer , disait-elle – en bougie d'anniversaire. K dont l'âme s'est envolée, il y a 15 ans, dans sa ville natale ; une dernière révérence, morte à Vienne, au théâtre. J'envoie son esprit assister à ma place, une bonne place.

Yane Mareine
photo (détail) © 2006 Vincent Flouret

Ô Yane ! je ne pourrai assister que virtuellement à la générale !

Yane Mareine . Son site la présente un tout petit peu, maReine.com … (voir aussi les pages spéciales, Yane Mareine , sur le site des Gens de la Caraïbe ).

Comme il lui convient, elle ouvre royalement, sur les Champs-Élysées au Théâtre Marigny le 26 septembre, dans une pièce de Lee Blessing présentée comme "un thriller psychologique", En allant à Saint-Yves.

Il s'agit de " Deux femmes, meurtries dans leur vie de mère, que tout oppose en apparence. Deux cultures, deux sensibilités s'affrontent ". Béatrice Agénin et Yane Mareine jouent les deux protagonistes de cette tragédie prenante, classique, grecque…

Une rencontre, une conversation à deux. La pièce est signée Lee Blessing (qui vit dans la grosse pomme d'où j'écris; la pièce est traduite par François Bouchereau).

On apprend, dans le dossier de presse (allez voir), qu'ils s'agit de:

"Deux mères. Chacune avec une douleur liée à son enfant. L'une est en deuil d'un fils, l'autre veut assassiner le sien, devenu tyran d'un petit pays africain. Cora est blanche et vit en Angleterre pour fuir la violence des grandes villes américaines, Mary est noire et vient d'un pays encore meurtri par la colonisation".

Béatrice Agénin écrit, "Il y a entre ces deux femmes un secret sourd qui ressemble à une forme de liberté, le droit de vie ou de mort sur sa propre descendance, au-delà de toute morale".

Une pièce que je ne voudrais pas rater.

et pourtant.

Vous me raconterez?

…

À Paris en ce moment (du 19 au 22 septembre) on fête le 50e anniversaire du premier Congrès International des Écrivains et Artistes noirs. La célébration est organisée par Présence Africaine, la Communauté Africaine de Culture et le W.E.B. DuBois Institute for African and African-American Research à Harvard (en collaboration avec l'UNESCO et l'Organisation Internationale de la Francophonie). Voir le site de Présence Africaine . J'aurais aimé être là, aussi, parmi les anciens et les jeunes, nos amis, ces penseurs et créateurs d'aujourd'hui et de demain (voir " Ce monde ne sera plus blanc " par Giscard Bouchotte et le programme complet ).

À Paris je serais même passé écouter un peu de la Journée d'études : Histoire des masculinités en France, 1789-1945 au Centre Panthéon, le 22 septembre 2006. ( programme )

On peut pas tout faire. Trop de beaux spectacles nous illuminent ces jours-ci, par exemple à Paris.

et à New York.

Quant à Paris, vous irez à ma place.

En allant à Saint-Yves
de Lee Blessing
mise en scène de Béatrice Agénin
à partir du 26 septembre au Théâtre Marigny

TCS

Fumées crucifiées (pour Ken Bugul)

14 avril 2006

Crucifions… le Tabac… Tabernacle !

Vendredi « saint » – le « bon » vendredi en anglais ("Good Friday") – pour crucifier le roi des Juifs. Curieusement je retrouve aujourd'hui un courriel de Dominique Batraville (« Chaque séraphin a quelque part un foulard de femme. Juste pour contourner le soleil de la mort. Tu vois ? ») auquel je réponds. Le sujet est « Thomas du Vendredi Saint »…

Une journée fériée offre une minute pour quelques réflexions littéraires ? du moins, enfumées, au nom du Saint Thomas, celui qui doute.

L'exception française est toujours d'actualité. Au journal télévisé de 20 heures de France2, mercredi le 12 avril, on apprend que, « une fois de plus, le gouvernement ne sait plus où il va ». Bref, dans les propositions de la semaine, il s'agit de créer des cabines fumeurs tout en interdisant la consommation de tabac dans les lieux publics en France. On voit un député dans les coulisses de l'Assemblée, enfin, au Palais Bourbon, M. André Santini (UDF). Cigare allumé à la main, le député se moque du « brillant succès » du gouvernement avec son CPE ; continuant avec le même ton ironique, il renchérit sur la proposition de loi interdisant de fumer : « On peut plus boire, on peut plus manger, on peut plus fumer, on peut plus baiser, formidable ! ».
[Ce vendredi saint, je rappelle le fait que de telles paroles ne passeraient jamais sur le petit écran au pays puritain des USA.]

Sur la question du tabac, rien ne sera décidé en France dans un proche avenir. Pour une fois, le gouvernement va consulter et dialoguer avant de lutter davantage contre le tabagisme passif. « Il est urgent d'attendre ». Voilà pour les actualités françaises : grèves, mécontentement, ras-le-bol général, plus ça change… Quelques exemples de l'exception française.

La France traverse une petite crise d'identité. Un Chirac qui touche à son terme. Pour le remplacer en 2007, est-ce que cela va être un Sarko à la Giuliani, tolérance-zéro (voir le nouveau documentaire, Giuliani Time), ou plutôt une femme qui fait en ce moment une tournée « Listening Tour » à la Hillary, Désirs d'avenir ? Mère de famille, ça peut toujours servir au vote catho qui pense au vendredi sein. (La dame candidate pour la Maison-Blanche en 2008 s'est déjà ramassée une impressionnante « war chest », ce qui veut dire un gros trésor de fric pour sa candidature, ce qui se traduit également en anglais comme une « poitrine de guerre/ière »).

Défense de fumer ? Que penser de ces interdictions ? (La phrase préférée de Nancy Reagan, n'est-ce pas, était « Just say No ! ») N'étaient-ce pas le café, le chocolat, le tabac qui faisaient le but(in) de la conquête des colonies ? La Virginie ? Le Kentucky ? Los Ricos Habaneros ? Les nouvelles pubs anti-tabacs sont parfois assez fortes. Dans un bel exemple, on voit un jeune afro-américain avec un squelette derrière lui (portant chapeau cowboy Marlboro) : « First they made us pick the tobacco, now they want us to smoke it ! » (« D'abord on nous forçait à récolteur le tabac, maintenant ils veulent qu'on le fume ! »). Le pétrole a-t-il complètement remplacé le tabac et le sucre comme but(in) de nouvelles guerres et conquêtes ?

Hier, excursion dans le New Jersey, à Newark précisément, par le train-métro de grande banlieue, le PATH train dont les couloirs nous faisaient penser aux parcours de Régine Robin, chère Rivka A., juive errante dans les rues de Shanghai ces jours-ci, sans doute. L'excursion comportait la volonté exprès de fumer une dernière clope légalement, au restaurant. À partir de samedi le 15 avril, l'état du New Jersey interdit la consommation du tabac dans les lieux publics.

Ye Ol' Irish Watering Hole… Parmi les épiceries coréennes, marchands de journaux pakistanais, boutiques de fringues juives et libanaises, cafés italiens, restaurants chinois, dominicains, et cetera, on est toujours sûrs de trouver un bar irlandais. On n'a qu'à chercher le trèfle, l'enseigne verte garantissant non pas une pharmacie, mais un Watering Hole, un endroit où l'on peut boire, accessoirement manger et fumer. Depuis que Bloomberg a interdit le tabac à New York, la bière reste à l'intérieur et la clope à l'extérieur, même en plein hiver. À partir de demain, l'interdiction du tabac arrive dans le New Jersey. Au Québec, c'est le premier juin. En France…

Pour l'instant, il y aura une exception française…

Bien cathos, la plupart des Irlandais étatsuniens. Le stéréotype du policier, pompier et syndicaliste perdure puisque réel, comme les tenants du pouvoir à la cathédrale Saint-Patrick de New York. Enfin, qu'ils se réjouissent de la journée qui définit le christianisme et qui donne une riche tradition musicale…

Pour ce jour accompagné de l'image du roi des Juifs crucifié, je pense à la figure du Christ vue par le personnage du roman autofictif de Ken Bugul, Le Baobab fou. Arrivée chez les religieuses en Belgique, la protagoniste se trouve dans « une petite chambre, avec un petit lit, une petite armoire, une petite table, une petite chaise et au-dessus du petit lit, une petite croix, le Christ ».

Le téléphone (le mien) sonne, une amie belge de passage à New York pour la Pâque juive me parle de Ken Bugul que nous étions tous les deux contents d'avoir entendue et rencontrée au Salon du livre de Paris le mois dernier. Coïncidence de cette journée sainte, nous sommes deux à penser à l'auteure de La Folie ou la mort, Ken Bugul, auteure d'un nouveau roman, La pièce d'or. J'ai pris ma copie du Baobab fou pour relire le passage de l'arrivée de la protagoniste en Belgique :

Pour la première fois, j'appelais chez moi, je criais au secours. J'avais peur de tout ce qui m'entourait. Surtout la solitude, le froid, le petit Christ au-dessus du petit lit. […]

Je m'étais déshabillée en évitant soigneusement de regarder le petit Christ suspendu au-dessus du petit lit et qui n'était pas si couvert que ça. Je n'ai jamais compris pourquoi dans la religion catholique, les saints étaient représentés dans des tenues indécentes. Le torse du Christ, son ventre, ses cuisses sèchement musclées. Enfin j'avais fini par me retrouver entre les draps. J'éteignis la lumière après quelques soupirs et soufflements, épuisée. Et je sentais le petit Christ au-dessus de moi.
Quand on est habituée à la chaleur africaine – chaleur humaine comme de température – la figure du Christ dénudé fait peur, ça donne des frissons. Et nous semble si bizarre comme symbole d'une religion.

Pas de fumée sans feu ? Dans ces pensées de fumée du vendredi saint, le Christ de Ken Bugul ne figure que par coïncidence.

Un Juif de Jérusalem de 33 ans, aujourd'hui, se promenant en sandales dans nos métropoles de 2006 n'aurait pas connu la machine à écrire sans électricité ; il serait trop jeune. Il n'aurait pas non plus connu le cadran du téléphone où il fallait composer les 5 chiffres du numéro. Mais il pourrait monter sur sa croix, sachant qu'il aura fumé une dernière clope en toute liberté, sans s'occuper des autres pollutions, comme celles des voitures qui asphyxient la planète de monoxyde. Inspire-t-il ? Aspirer, respirer puis mourir (dit Spear).

La prison des femmes entre celle de la Bastille et le cimetière du Père-Lachaise, la Petite Roquette, a été démolie, mais, au coin des rues de la Roquette et de Croix-Faubin (11e arrondissement à Paris), vous verrez toujours les 5 dalles, en croix, qui marquent l'emplacement de la guillotine. Entre la guillotine et la porte de la prison, il y avait suffisamment d'espace pour permettre à la condamnée de se griller une dernière cigarette, avant de se faire décapiter.

Ô les beaux jours d'antan, quand on pouvait encore se griller une cigarette en toute liberté ! Crucifiés ces jours-là, partis en fumée !

J'attends le retour du calumet de la paix.

TCS