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07 mai 2008

Jean-Claude Charles, « bachelor » du Marais

Taraudé par la terre de mon enfance, mais homme d'écriture et de plusieurs cultures, je n'ai pas d'autre patrie que les mots. Pas d'autre pari que celui de faire connaître un espace et un exil mal connus.

Jean-Claude Charles est mort aujourd'hui à Paris. De façon définitive, l'enracinerrant (son propre néologisme) prend vol depuis Paris, Port-au-Prince, Harlem et ailleurs pour continuer son enracinerrance dans l'au-delà…

J'ai pris cette photo de Jean-Claude en juillet 2003, rue des Archives à Paris, pas loin de chez lui. C'était ce jour-là, je crois, où un article de la revue L'Histoire, sur Haïti, l'avait fait divaguer sur la disparition de l'Acte de l'Indépendance d'Haïti. Cette histoire l'obsédait : deux ans après, il en reparle dans sa chronique pour Haïti Tribune, un article qu'il appelle « L'énigme du Palais ». L'Acte a été « égaré », précise-t-il, non pas « perdu ». Il spécule sur les chances de retrouver le document précieux…

Il n'échappe pas à l'observateur le moins attentif que la mémoire longue du peuple d'Haïti, au-delà des rapports réel/imaginaire, oralité/écriture, etc. appelle cette mise en perspective permanente de l'amont et de l'aval, hier et aujourd'hui. Loin de jeter la suspicion sur la matérialité de l'Acte, cette démarche, reliée à une investigation à travers l'abondante historiographie haïtienne et autres archives pourrait bien ouvrir des pistes insoupçonnées. Si l'on admet que l'objet de notre recherche a bel et bien existé, il faut alors reconnaître qu'il aura, à un certain moment, disparu. À quel moment cette disparition a-t-elle eu lieu ? Comment ? Quelle chance avons-nous de trouver l'introuvable ?
Une disparition beckettienne, on attend toujours de retrouver de telles « reliques » de la République haïtienne.

Ce soir, il s'agit plutôt de la disparition de Jean-Claude, partie en fumée.

Cette photo a été reprise, en petit format et in black and white, dans le chapitre que Dany Laferrière consacre à Jean-Claude Charles dans Les années 80 dans ma vieille Ford (Mémoire d'encrier, 2005). En 1983, Dany Laferrière voit chez Jean-Claude « un long jeune homme avec des jambes interminables et un style télégraphique » ; le texte de Dany me rappelle les « longues mains brunes et minces » de Jean-Claude Charles, et surtout son écrivain fétiche : Chester Himes.

Jean-Claude était obsédé par Chester Himes comme Sartre par Flaubert. Une oeuvre devait en résulter, des improvisations sur un air de Himes, imagination fraternelle. Chester Himes donnait le « la » : le style, le jazz de Chicago et de Harlem, le blues du Mississippi.

Pour son dossier sur le site Île en île, un jour à Manhattan, j'ai enregistré Jean-Claude Charles lire quelques poèmes de La Route du Blues. Allez écouter ; 15 minutes. Versez-vous un Barbancourt pour donner l'ambiance. Straight, no chaser.

Jean-Claude a bien connu le blues. Le blues de Harlem, du Mississippi. Le blues américain.

écoute Cécile si tu ne sais pas jouer du blues
tu ne joueras jamais vraiment du jazz
(Muddy Waters)

Le rêve américain. Life, liberty and the pursuit of happiness. Il a rendu compte de nos prisons, Jean-Claude, avec un titre trompeur, De si jolies petites plages (Stock, 1982). Vision socioculturelle, témoignage de la vie carcérale des boat-people – « emprisonnés pour délit de recherche du bonheur, droit reconnu pourtant par la Constitution américaine » – avec qui il partageait une terre natale.

Diaspora de Duvalier père, exilé de la première génération, c'était un « malade de [sa] mère, ce morceau d'île qui baigne entre Cuba et Porto Rico ». Nègre enracinerrant, il fréquentait des bars malfamés en Amérique, on the wrong side of the tracks, là où le blues se partageait dans une harmonie de rasades envoyées, de paroles, de fumée et de musique. À titre de journaliste, il rentrait dans les prisons de l'Oncle Sam des années 1970. Sur ses compatriotes emprisonnés :
Première spécificité : l'image qui s'impose serait bien celle de sinistrés désertant le théâtre de quelque catastrophe naturelle – deux décennies de cyclone Duvalier. Deuxième spécificité : voilà les seuls boat-people du monde à se réfugier dans les bras des responsables directs de leur malheur.
De si jolies petites plages
a été publié en 1982. De façon personnelle, Jean-Claude Charles y témoigne du rêve américain vécu par certains parmi le premier million d'Haïtiens exilés sous la dictature des Duvalier. Plus de vingt-cinq ans plus tard, ça ne change pas tant que ça dans les prisons étatsuniennes : voir l'exemple en Floride raconté par Edwidge Danticat (Brother, I'm Dying, 2007) ou lire les dernières nouvelles de Guantanamo…

C'est à Harlem où j'ai rencontré Jean-Claude, chez Bill (qui figure dans les textes de Free). Maison de célibataires, de bachelors…  Jean-Claude a élu quartier-général chez Bill, qui avait, lui, ce don de réunir chez lui un monde disparate d'hommes en manque de femmes ou de famille : artistes, solidaires en marge, chacun sa chambre. Dans les espaces communs, un va-et-vient de poètes, de paumés, de peintres, de littéraires. Blacks qui ont connu toutes les appellations jusqu'à l'actuelle African-Americans, même s'il fallait ajouter d'autres préfixes (Haitian-, Jamaican- Native American-) à l'appartenance américaine…

Harlem. Clubs, bars, boîtes. The Schomberg. Broadway qui passait en dessous des fenêtres de la chambre de Jean-Claude. Blues, chez Bill. Si possible, du Barbancourt. Et toujours un volume de Chester Himes.

Peu intéressé par la publication de la nouvelle édition de Yesterday Will Make You Cry de Himes en 1998, Jean-Claude était tout de même curieux de savoir ce qu'en disait la presse. La nouvelle édition rétablissait tout ce qui avait été censuré de l'édition des années 1950 quand les éditeurs avaient jugé nécessaire de modifier le point de vue de la narration, et d'expurger tant de scènes de la vie carcérale et de l'homosexualité.

Entre les lignes se lit la fraternité des hommes qui n'a cure des sexualités ou des « races ». La fraternelle poésie trimballe ses pauvres vérités en forme de stylos, de cigarettes, de paroles.

Je reprends la photo ; on recule. Derrière Jean-Claude, la boutique qui s'affiche Mod's Hair souligne chez lui un soupçon d'afro des années 1970, traîné avec la fumée, qui signale également un temps révolu.

Bill a vendu sa maison : la chambre à Harlem de Jean-Claude n'est plus là. Chantons un blues pour la maison d'hommes célibataires, dandys de Harlem, enracinerrants, fantômes qui passent. Avec un air de jazz, Free Time.

Free
(son dernier recueil).

Thank God Almighty, I'm free at last.

L'année dernière (2007), j'ai publié un recueil de courts textes d'auteurs haïtiens, Une journée haïtienne. Le dernier texte du recueil allait être celui de Jean-Claude Charles, « Ceci n'est pas une fiction », avec une dateline de Paris, le 8 décembre 2006. Ce sera une autre fin inachevée, un texte dont il n'a écrit que le titre.

Plus de 20 ans après sa première publication à Paris, son roman Bamboola Bamboche est réimprimé aux Presses Nationales d'Haïti en 2007. L'occasion permet à l'homme de revenir en Haïti comme l'écrivain qu'il est devenu depuis son départ plus de 35 ans plus tôt.

Ceci n'est pas une fiction.

Dandy des temps modernes, ce nègre habitait une garçonnière dans le Marais. Les temps changent, les célibataires aussi. Free, ce « nègre en cavale » comme il le dit de son ami Dany Laferrière,
… les jazzmen free n'ont pas peur de mélanger les harmoniques hauts comme leur mère et très graves quand ils jouent aux méchants et parfois ça déraille un peu beaucoup comme un train du sud profond tu vois bourré de nègres en cavale
Jean-Claude Charles nous a laissé de quoi (ra)conter longuement. Je l'ai connu maigre comme un clou, ses longues jambes se pliaient pour la conversation qui revenait souvent aux refrains de Chester Himes, de jazz, de Harlem, de Barbancourt et de l'énigme haïtienne.

Il faut qu'on raconte Jean-Claude, il faut qu'on le lise. L'écrivain de l'époque Duvalier, l'époque Black Power. Du Free Jazz. Sainte Dérive des cochons (1977) précède celle de Manhattan Blues (1985) et Ferdinand je suis à Paris (1988). L'oeuvre de l'enracinerrant reflète les réalités de plusieurs pays d'une époque mouvementée.

Je n'ai pas eu l'occasion de dire adieu à l'ami. J'espère que d'autres témoigneront de l'homme et de l'écrivain qui vient de nous quitter.

Jean-Claude Charles lègue sa parole singulière aux générations actuelles et à venir, à Elvire, à tous les enracinerrants…

À la sienne !

30 septembre 2007

Un beau fruit étrange de Kettly Mars

3 avril 2006

Le dernier roman de Kettly Mars, L'Heure hybride, nous raconte l'histoire d'un fruit étrange…

Lors du Salon du livre de Paris le mois dernier, on affirmait que c'était le premier roman de Kettly Mars. Contexte parisien des francofffonies oblige, il fallait rappeler qu'il y a des livres en langue française qui ne sont pas Made in France… Kettly Mars a une oeuvre déjà. (Voir une présentation de Kettly Mars sur Île en île.)

« L'heure hybride » du titre est celle où la nuit s'accompagne d'une journée naissante, où « la lune énorme et froide... [mêle] sa lumière à celle de l'aube ». Pendant l'émission du Bateau Livre le 19 mars 2006, Frédéric Ferney a demandé à l'auteure ce que c'est que « l'heure hybride ». C'est un questionnement, a-t-elle répondu, une angoisse perpétuelle, la quête de « qui suis-je ? » du personnage principal.

En lisant le roman, je pensais (difficile à expliquer pourquoi) à la chanson « Strange Fruit », rendue si célèbre par Billie Holiday. « Strange Fruit », vous connaissez ? Écrite par un enseignant juif du Bronx, Abel Meerepol (dit Lewis Allan), la chanson a également donné le titre à un documentaire sur Billie Holiday. Les fruits de la chanson en question étaient plutôt les hommes noirs, lynchés, qui pendaient comme de drôles de fruits aux arbres… Comme pour l'étrangeté de la voix tragique sui generis de Billie Holiday, le personnage principal du roman de Kettly Mars me faisait penser à un fruit étrange: Jean François Éric L'Hermite, dit Rico L'Hermite.

Tout de même, dans le roman il ne s'agit pas de tragédie ; le héros ne meurt pas. Mais il porte en lui une certaine étrangeté, dont son angoisse, et il n'est pas le seul personnage unique du roman. Parmi les personnages secondaires par exemple, il y a Vaura, locataire de la même pension que Rico. « Fleur étrange », cette étudiante en psychologie snobe notre héros ; elle le dérange et refuse ses avances. Rico reste sûr de lui, convaincu qu'elle succombera à ses charmes : « Je l'aurai à l'usure, au timing comme on dit, quand les petits amis encore imberbes ne pourront plus combler… ».

Tout dans le roman se passe en une seule soirée, entre 5 heures 35 et neuf heures dix du soir. C'est le lendemain d'une soirée particulièrement mouvementée pour le héros qui se réveille et se prépare pour une autre tournée nocturne à Port-au-Prince. « L'heure hybride » évoque également le moment où la journée se transforme en crepuscule, moment de transformation et de réflexion pour la faune de nuit comme Rico. En se levant, Rico se rappelle la soirée torride avec des amis fêtards de musique, d'alcool et de sexe : « Nous fréquentions le salon de Patrice pour les mêmes raisons, lever du gibier »
En moins de quatre heures, tout se passe pendant le réveil de Rico qui s'apprête à ressortir. Âgé bientôt de 40 ans, Rico fait un bilan de sa vie. La bête de plaisir réfléchit à sa vie passée ; l'anniversaire qui s'approche s'annonce décisif.
Je m'empêche de révéler la dernière partie du roman pour ne pas gâcher le plaisir d'une première lecture. Ça m'agace tant, en fait, de lire des comptes rendus qui révèlent trop de l'intrigue. Un exemple est facile à trouver avec un titre préféré, L'Espérance-macadam, de Gisèle Pineau. Souvent la critique de ce roman de 1995 (et jusqu'à la 4e de couverture de la version poche) dévoile une partie trop importante de l'intrigue. Comme pour L'Espérance macadam, L'heure hybride sera autre à la 2e et énième lecture.

Il faut pourtant donner une idée du sujet. En trois mots, Rico L'Hermite est fils de pute. Une sorte de Don Juan (mise en scène à la Roger Planchon si vous le voulez), les victimes de ses charmes comprennent de vieilles dames qu'il baise au propre comme au figuré. Bel homme, « mulâtre brun, un griffe ou un grimaud amélioré », il sait profiter, à l'instar de sa mère, de ses charmes et attributs physiques, sa « belle gueule » et ses « yeux couleur de miel ». Coureur de femmes, gigolo quand ça lui permet de vivre et quand ça l'amuse, c'est une bête à plaisir. « On vit sans honte sa misère » dit-il, comme sa mère, simple, digne et regrettée : « Je ne sais à quel critère évaluer sa moralité, mais si elle fut amorale, elle le fut avec distinction ». Comme elle, dit-il, et « Avec elle, le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre que le vent, le soleil ou la mer ».

Rico est un personnage hors temps, hors contexte : son histoire est universelle, même si elle se déroule sous une dictature et dans une misère précises (un journaliste tombé par-ci, et par-là, une première dame qui offre un spectacle de générosité vide de sens lors de son passage à un orphelinat) : une « corruption qui mène le pays [et] fait la loi ». « Ici on ne parle pas. On n'enquête pas sur la misère. On ne dénonce pas », on ne soulève pas de vagues…

Le lecteur apprend à aimer Rico dont la mère le préférait « intelligent et fainéant qu'actif et bête » ; il est beau, charmeur et surtout seul. Il aime s'amuser chez son ami Patrice où l'on oublie ses misères dans les fêtes de beau monde et de racaille, douce et dure. On y retrouve également (et dans un néologisme de Kettly Mars) « la gigolaille » dont il fait partie.

Sauvage et solitaire, Rico L'Hermite est un beau fruit étrange. Roman d'une « douce angoisse » et d'une « violente tendresse » (je ne fais que citer quelques fragments), j'espère en avoir dit assez pour inspirer une lecture…

Kettly Mars, L'Heure hybride, roman paru aux éditions Vents d'ailleurs.

TCS

Le Pull ô Vert de Dany

29 janvier 2006

L'autre jour Dany a oublié son pull chez moi. Si pour Freud, il ne peut y avoir d'acte gratuit, quels vers trouverez-vous à tirer du nez dans une histoire qui débute avec un pullover laissé à Quisqueya Heights ? Il doit y avoir une histoire de Manhattan blues là-dedans, puisque franchement je ne vois rien de moins particulier dans un Calvados hors-âge ou un repas délicieux (ce n'est pas moi qui ai cuisiné) qui aurait prétexté un oubli aussi banal.

Je reviens à NY depuis l'été austral, où je ne pouvais m'empêcher de penser à Dany avec des manguiers prêts à faire tomber leurs fruits. Depuis l'île de la Réunion, un « plop ! » potentiel me faisait penser à Dany. Depuis que j'ai entendu cette mangue au début de Pays sans chapeau, les mangues qui tombent me font penser à lui : « Je veux perdre la tête. Redevenir un gosse de quatre ans. Tiens, un oiseau traverse mon champ de vision. J'écris : oiseau. Une mangue tombe. J'écris : mangue. Les enfants jouent au ballon dans la rue parmi les voitures. J'écris : enfants, ballon, voitures. On dirait un peintre primitif. Voilà, c'est ça, j'ai trouvé. Je suis un écrivain primitif ». Une mangue, un pullover me font penser à cet écrivain primitif, inspiration de ce nouveau film sur tous les écrans, Vers le sud.

Gosse de 4 ans, à Montréal estival, le voici avec un ruban (j'écris : ruban [et je pense à Jean-Jacques]), qui était blanc mais il est devenu vert par un coup de pinceau virtuel de Béatrice, qui a sans doute coupé le ruban du gamin...

Vert puisqu'il s'agit de ce pull-o-Vers le Sud, vers le soleil quand il fait moins 30° en cette saison à Montréal, d'où l'importance de ne pas oublier son pull. Dans la photo prise au début d'été dernier, un magasin affichait déjà le « Vert ».

Dany vient de sortir un nouveau roman, du même titre que le film, Vers le sud. Du site des éditions Grasset (premier chapitre disponible en ligne), on lit le suivant :

Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Devenu critique littéraire, il quitte Haïti quand, en juin 1976, un journaliste influent est assassiné par les "tontons macoutes", marquant le début de la dérive ubuesque de la tyrannie des Duvalier. Etabli à Miami, c'est là qu'il a écrit dix romans qui, de son point de vue, forment un seul livre : son "autobiographie américaine". On se rappelle l'un des plus connus, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer (Le Serpent à plumes). Dany Laferrière a rejoint Grasset en 2005 avec Le Goût des jeunes filles. Il vit à Montréal.
Vers le Sud est un recueil d'histoires entrelacées qui forment un roman. Plusieurs personnages reviennent, comme Fanfan, double de l'auteur adolescent, qu'on avait déjà croisé dans Le Goût des jeunes filles. Mais ce qui crée l'unité profonde du livre, c'est le thème. Dans toutes les histoires, on retrouve un attrait vers le Sud, c'est-à-dire Haïti et ses corps noirs. Attrait souvent inexprimé, et d'autant plus fort. Le propriétaire d'un café de Brooklyn s'établit à Port-au-Prince et y embauche des gigolos pour séduire sa clientèle féminine. Une Américaine loue une maison bleue qui ressemble à une peinture naïve où elle va faire de troublantes découvertes. La fille d'un maître séduit un esclave.

Un roman sensuel, troublant, sur l'attirance des chairs.

Alors allez comprendre, c'est le même Dany de Je suis fatigué, qui a juré d'en avoir fini avec la littérature. Grasset lui colle la mention roman sur la couverture, et le voilà doublement marchandise, allez messieu-dames, prenez un exemplaire du roman après votre séance au cinéma ! Dany, as-tu pris un brevet sur des poupées Vers le sud ? Il y a du potentiel.

Dany était l'invité du jour le 12 janvier 2006 aux Matins de France-Culture :

"Pour empêcher un Haïtien de rêver, il faut l'abattre." L'auteur de ces mots, Dany Laferrière, est lui-même haïtien; il vit à Montréal et vient à Paris pour la sortie ... de son nouveau roman, Vers le sud.

La version audio de l'émission est disponible en ligne (les archives sont maintenant disponibles ; France-Cul fait du progrès !).

À la chronique quotidienne désespérante d'Haïti, où les élections générales viennent d'être reportées pour la quatrième fois, Dany Laferrière préfère la chronique résistante d'une littérature non pas tournée vers le désespoir, mais vers le désir, "vrai moteur de l'histoire". Esprit indépendant et subversif, Dany Laferrière a écrit un livre sur les relations complexes entre des femmes blanches, américaines, riches, âgées et des hommes noirs, haïtiens, pauvres et jeunes.
Tourisme sexuel ou tourisme amoureux ? Le débat est ouvert.
Un film de Laurent Cantet adapté de son oeuvre sortira sur les écrans le 25 janvier.

Réalisé par Laurent Cantet, Vers le sud (2005), sort ces jours-ci à Paris et à Montréal. Le scénario est basé sur trois nouvelles de La chair du maître de Dany Laferrière... n'ayant pas encore vu le film ni lu le roman qui l'accompagne, je m'amuse à lire la critique diverse.

Dans le résumé chez Yahoo.com, on lit ceci :

Heading South (Vers le sud) (2005)

On the sun drenched island of Haiti in the '70s, foreigners idle away their vacations in the palm-fringed paradise of the beach hotels. Brenda, Ellen and Sue, three North American women, converge on the island looking for flirtation, relaxation and respite from their colorless jobs and marriages. They find what they are looking for in Legba an enigmatic local adonis whose beauty and passion has them enthralled. It is this passion that will lead them away from the guilded cage of tourism and will open their eyes to the poverty stricken and dangerous world of Haiti at the end of "Baby Doc" Duvalier's notoriously violent regime.

Il y a un compte-rendu par Martin Tsai qui vaut une lecture ; (en anglais) : Review by Martin Tsai, in Cinema Scope (issue 25) [extrait] :
[...] “At home black guys don’t interest me. It’s different here because they are closer to nature,” says Ellen (Charlotte Rampling), an acid-tongued 55-year-old Wellesley professor who has made annual trips there for six years. She takes up with the stunning and charismatic Legba (Ménothy Cesar), and chastises another tourist for dressing him like “black guys in Harlem.” Little does Ellen know that beneath the façade of an innocent island youth, Legba leads a dangerous life that embodies the worst stereotypes she has projected onto African Americans. Given her background and stature, her decidedly un-P.C. assertions regarding the locals threaten to take viewers aback. Most films in the West that involve foreignism simply gloss over this colonialist mindset and unwittingly perpetuate it.
Haitian hustlers here are eager to subject themselves to the tourists’ patronage in exchange for free meals, gifts and cash. Their dependency is reminiscent of third-world women practically throwing themselves at GIs in Vietnam/Korean war flicks. Those women’s American dreams reaffirm notions of Western superiority. Since men typically assume the roles of providers to whom women naturally cling both on and off screen, the scenario’s gender reversal in Vers le sud underscores racial and class disparity. Another sharp contrast is the fact that Legba shows no inclination for pursuing life, liberty, and happiness in the States. [...]

In instances involving third-world deprivations such as the one here, there is always some subconscious colonialism on the part of the first-world protagonists in presumptuously appointing themselves saviours.

Comment peut-on penser que le dernier film soit moins controversé que tout ce qui a fait la carrière de Dany, depuis le premier roman, titre avec lequel on ne manque pas de le présenter ?  

Le mauvais film du premier roman, sorti en 1989, ne manquait pas de piment (comme son affiche) pour nos essais de Cultural Studies, n'est-ce pas. Depuis le début de sa carrière, du moins cette renommée a-t-elle permis à Dany de parler avec franchise, sans fioritures. Le dernier film promet des discussions aussi franches sur des sujets qui ne sont pas politiquement correctes : Haïti, par exemple, ou le tourisme sexuel de petites dames blanches autrement comme-il-faut...

Vers le sud, petit S pour ne pas confondre avec le Sud américain, d'un auteur pourtant si américain. La sortie simultanée du film et du « roman » me permet à vous inviter à découvrir Dany Laferrière, par la présentation sur Île en île, où vous pouvez même l'écouter lire des passages de La Chair du maître... (lecture faite en Guadeloupe, avec un bruit de fond des gamins qui jouent avec un ballon). Dany vient de sortir un recueil de ses chroniques des années 1980, Les années 80 dans ma vieille Ford, chez Mémoire d'encrier à Montréal, titre qui convient à cet écrivain si américain.

Deux nouveaux titres pour un auteur qui n'écrit plus. Quelle productivité ! Y aurait-il un « nègre » qui travaillait pour Dany Laferrière ?

L'année 2006 s'annonce plutôt verte pour Dany, Vers le Sud, vers la verdure. Un pulloVer pour ne pas avoir froid à Montréal et des billets verts pour entretenir un manguier à Petit-Goâve. Une bonne entrée dans l'année du chien qui marque, comme Dany Laferrière, cette fin janvier.

TCS

Lettres haïtiennes

18 janvier 2005

Premier blog.* Partager publiquement quelques lectures glanées au cours de la route. J'écris sous un ciel bleu newyorkais, le froid de janvier deux jours avant la deuxième inauguration de W., et je prends comme inspiration de blogueur* les messages en ligne depuis plusieurs années de Michael Moore, qui vous rappelle que tous les Étatsuniens ne sont pas complètement ignares et endormis.

Une nouvelle revue voit le jour, Riveneuve Continents, avec une ambition d'atteindre les cinq continents de lettres francophones. Les réalités politiques et surtout économiques permettent rarement les lettres francophones à librement s'échanger (à 20€, cette revue se vendra-t-elle ailleurs qu'en Europe et au Canada ?) mais la géographie des lettres francophones de la revue m'intéresse.

Depuis plus de six ans, je crée un répertoire d'auteurs francophones insulaires sur le site web Île en île. J'ouvre un blogue sur le site du Monde ** pour inviter à des lectures (hors ligne !) des auteurs présentés sur le site. Le site présente des auteurs des Antilles (Guadeloupe, Guyane, Martinique) et d'Haïti, de l'Océan Pacifique (auteurs polynésiens et bientôt de la Nouvelle-Calédonie) et de l'Océan Indien (Comores, Madagascar, Maurice, Réunion), avec des biographies et bibliographies (souvent accompagnés de textes et de lectures audiophoniques). Il y a plus d'une centaine de dossiers d'auteurs, dont plus d'une soixaintaine sur les écrivains d'Haïti.

Un an après l'année du bicentenaire haïtien, j'encourage une (re)lecture des auteurs haïtiens classiques et contemporains, poètes, dramaturges et romanciers, connus et moins connus. Sans parler des désastres météorologiques, écologiques et politiques de 2004, l'année du bicentenaire a donné un fort élan international à des auteurs haïtiens, en premier lieu Frankétienne, suivi par des auteurs comme Lyonel Trouillot et Gary Victor qui ont également eu une bonne presse en France et ailleurs.

Les auteurs haïtiens sont de plus en plus disponibles en France : Les éditions Vents d'ailleurs republient l'oeuvre de Frankétienne, de nouveaux romans de Gary Victor et, autre bel exemple, la republication en 2004 du Livre d'Emma, de Marie-Célie Agnant (publié d'abord chez remue-ménage en 2001). À Montréal, les éditions CIDIHCA viennent de republier Mémoire d'une amnésique, de J.J. Dominique – 20 ans après sa première publication en Haïti – et la nouvelle maison, Mémoire d'encrier, primée au Festival Insulaire d'Ouessant pour Anthologie secrète de Davertige, développe un catalogue agrandissant de publications, dont des livres pour la jeunesse et de la poésie haïtienne classique et contemporaine.

Je n'ai pas besoin de faire un bilan des publications de lettres haïtiennes de 2004 ; c'est déjà fait dans le court résumé « Des livres haïtiens » par Yves Chemla, dans le numéro 12 (23 décembre-12 janvier) d'Haiti Tribune, le nouveau journal bi-mensuel basé à Paris qui vise un lectorat d'Haïti et de la grande diaspora. A Port-au-Prince, Le Matin (site web en construction) est re-né en 2004, redonnant une vitalité à la presse quotidienne. En 2004, on a vu un numéro spécial (« À quoi rêve Haïti ? ») d'Africultures (janvier), une section spéciale dans Le Magazine littéraire en mai, et tant d'autres publications, dont le numéro spécial, en octobre, de Revi Kiltir Kreol (publié par le Nelson Mandela Centre for African Culture à Port-Louis, auquel j'ai participé et que je n'ai pas encore vu).

Les francophones peuvent lire Rosalie l'infâme, le roman d'Évelyne Trouillot (Dapper 2003) dans l'original. La présentation de l'auteure en anglais, dans le numéro winter 2004/2005 de Bomb magazine, révèle malheureusement trop de l'intrigue. Le numéro de Bomb présente quelques auteurs et artistes haïtiens, avec un entretien entre Evelyne Trouillot et Edwidge Danticat. En écoutant les discussions au Sénat américain ce matin pour confirmer Condoleeza Rice comme Secrétaire d'État des É-U, je pense à l'exemple de l'oncle de Danticat, mort aux mains des agents de la nouvelle agence de « Homeland Security » en Floride… (voir le dossier spécial sur le site de la National Coalition for Haitian Rights).

Il y a toujours des recherches en cours pour les dossiers et archives du site. Sur la page du poème « Front Haut » de Roussan Camille, par exemple, vous verrez des photos dont les personnes restent à identifier. Avec les éditions CIDIHCA à Montréal, nous envisageons des cédéroms sur les lettres haïtiennes ; un premier projet pour 2005 est un cédérom sur les auteurs haïtiano-québécois, destiné aux écoliers au Canada.

Le blogue vous invite à afficher vos commentaires, que ce soit au sujet des lettres haïtiennes ou d'autres qui verront le jour. Je n'envisage pas une rédaction fréquente en ligne, mais quelques préoccupations littéraires pourraient inspirer un blogue occasionnel. Pour l'instant, je signale le site web Île en île, en partie pour partager les découvertes, en partie pour signaler un site qui est de plus en plus plagié, sur le web et ailleurs. Pour cette raison, il se peut qu'un sujet à venir soit le copyright, les droits d'auteurs et le plagiat. À un autre moment la poésie réunionnaise, le roman mauricien, le prix du livre, l'autobiographie…



En 2005, vous pourrez enfin lire le chef d'oeuvre de Marie Chauvet, Amour, colère et folie, disparu depuis sa première publication chez Gallimard en 1968, et qui doit sortir ce mois-ci (chez Maisonneuve & Larose et Emina Soleil). Les éditions Mémoire d'encrier vont republier l'oeuvre d'Ida Faubert cette année… Tant de lectures à découvrir et à partager.

Pour terminer sur un mot aux lecteurs de pays riches, pensez à envoyer vos dons à des organismes tels ROCAHD (le Regroupement des Organismes Canado-Haïtiens pour le Développement) ou FOKAL (Fondation Connaissance et Liberté, qui soutient un réseau de 50 bibliothèques en Haïti).

TCS

« île en île » - page d'accueil

* blog ou blogue ? voir la fin du message du 28 mai 2007.
** Blogue ouvert sur le site du journal Le Monde en janvier 2005, transféré sur le site actuel en septembre 2007.