30 septembre 2007
sans filtre
Sans filtre. Depuis longtemps ce titre qui me trottine dans la tête. Une vie, un roman, un jus de pommes, un récit, une cigarette... sans filtre. Ça vaut un roman qui me ressemble.
Nouvelle date, après ces vieux messages transférés. Automne à New York. Encore plus d'un an avant de voter pour mettre... Dennis Kucinich à la Maison Blanche? On peut encore rêver. Quand j'ai répondu à une dizaine de questions sur Select a Candidate 2008, c'est Kucinich le seul candidat qui corresponde à toutes mes réponses. Encore un an pour que l'argent de la machinerie guerrière nous sponsorise un autre candidat qui sera moins pacifique, moins démocrate.
restons x-centriques alors, éloignés des idées courantes.
Fin septembre, rangement de paperasses d'été, d'autres espaces virtuels.
Nouvelle saison, nouvelles pages littéraires.
à suivre.
TCS
Diversité culturelle
13 juin 2005
Si je n'avais pas reçu le « trophée de la diversité culturelle » en mars dernier, je me serais moins focalisé sur le sujet du jour, sans doute... Il m'arrive de voir des journalistes constater la popularité des personnes ou des idées en donnant un chiffre obtenu par Google. « Diversité culturelle » vient de me donner quelques 688.000 résultats. On dirait que c'est une expression vraiment à la mode ces jours-ci.
En avril, il y avait un colloque au Sénat, Le Printemps de la Diversité culturelle. Le colloque était organisé par le Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité en France (le CAPDIV) ; un ami qui y était m'a dit que l'écrivain Olympe Bhêly-Quenum avait brandi une copie du recueil d'essais que j'ai publié chez Karthala en 2002, paroles diverses des populations idem en France. Le programme avait l'air intéressant...
En feuilletant virtuellement Respect Magazine – ceci dit, j'aime bien leur devise, « décoloniser nos imaginaires » – j'y vois une enquête sur la Charte de la diversité. Ils essaient également de donner visage à, et de célébrer, la France diverse.
Est-ce que ça bouge finalement en France, comme ailleurs ?
J'ai entendu des opinions diverses (e.g., Calixthe Beyala, Raphaël Confiant) sur la question de l'invisibilité des « minorités visibles » en France (oui ou non pour la question des quotas à la télévision, par exemple). D'ailleurs, j'ai l'impression que cette expression vient du Canada – allez voir la section sur les « Origines ethniques » sur le site du Statistique Canada. N'est-ce pas dans l'air du temps des Chirac, Sarkozy et cie, les minorités visibles ? Dans la ville de New York, comme dans l'état de Californie, il n'y a pas de majorité, alors comment faire quand on est tous issus d'une minorité (et évidemment tous visibles) ?
Finalement, ce n'est pas une mauvaise chose que d'avoir le site web Île en île honoré par le « trophée de la diversité culturelle » (« attribué à une personnalité, personne ou entreprise apparentée ou non au monde francophone, ayant contribué, de quelque manière et dans quelque domaine que ce soit, au maintien ou au développement de la diversité culturelle dans le monde »). Sur le site des Trophées de la langue française, on peut trouver des détails sur la soirée à Amiens, curieusement sans mention du nom du sculpteur des trophées cette année, Niko, qui nous a créé de belles pièces en bois.
En mai, quand Dominique Batraville m'a posé des questions au sujet du trophée pour Haiti Press Network, je suis revenu sur cette question de diversité culturelle (lisez l'entretien posté en ligne le 10 mai 2005)... Mais à quoi bon finalement parler de tels sujets à une population haïtienne ? Ce sont plutôt aux Français que je devrais m'adresser, pour rappeler les oublis envers leur propre histoire (la diversité ?), haïtiano-française.
Il y a tant de questions d'étiquettes, acceptées ou pas. Si vous étiez invité(e) à une soirée destinée aux « communautés ethnoculturelles » (comme l'invitation de Télé-Diversité Montréal 2005 vers laquelle renvoie le lien), est-ce que vous y iriez ?
Chantons donc le divers... À Montréal en juillet, il y a le festival Divers/Cité (la Célébration de la fierté lesbienne, gaie, bisexuelle, transsexuelle et travestie), autrement culturel, n'est-ce pas, au pays du PQ...Trinquons au divers, à la cité, au Q – pas aux ghettos ni aux cultes – à la culture, à la diversité.
TCS
¡ Ya ! Yane !
Comment ne pas penser à Katherine ce jour où je poste un premier blogue depuis plus de cinq mois. Coïncidence, au moment où je reviens sur ce site, je clique sur un bouton "visites récentes" pour voir que quelqu'un a fait une recherche sur Google, "nombre de francais morts" 11 septembre , qui donne une seule réponse : " Des K enfouis " où, pensant à Katrina et à Katherine, j'avais affiché une photo de Katherine qui aurait eu 98 ans aujourd'hui, le 20 septembre.
Yane pourrait apprécier une pensée pour Katherine pour qui je transformerai la cigarette, partagée – c'est Hitler qui m'a fait fumer , disait-elle – en bougie d'anniversaire. K dont l'âme s'est envolée, il y a 15 ans, dans sa ville natale ; une dernière révérence, morte à Vienne, au théâtre. J'envoie son esprit assister à ma place, une bonne place.
Ô Yane ! je ne pourrai assister que virtuellement à la générale !
Yane Mareine . Son site la présente un tout petit peu, maReine.com … (voir aussi les pages spéciales, Yane Mareine , sur le site des Gens de la Caraïbe ).
Comme il lui convient, elle ouvre royalement, sur les Champs-Élysées au Théâtre Marigny le 26 septembre, dans une pièce de Lee Blessing présentée comme "un thriller psychologique", En allant à Saint-Yves.
Il s'agit de " Deux femmes, meurtries dans leur vie de mère, que tout oppose en apparence. Deux cultures, deux sensibilités s'affrontent ". Béatrice Agénin et Yane Mareine jouent les deux protagonistes de cette tragédie prenante, classique, grecque…
Une rencontre, une conversation à deux. La pièce est signée Lee Blessing (qui vit dans la grosse pomme d'où j'écris; la pièce est traduite par François Bouchereau).
On apprend, dans le dossier de presse (allez voir), qu'ils s'agit de:
"Deux mères. Chacune avec une douleur liée à son enfant. L'une est en deuil d'un fils, l'autre veut assassiner le sien, devenu tyran d'un petit pays africain. Cora est blanche et vit en Angleterre pour fuir la violence des grandes villes américaines, Mary est noire et vient d'un pays encore meurtri par la colonisation".
Béatrice Agénin écrit, "Il y a entre ces deux femmes un secret sourd qui ressemble à une forme de liberté, le droit de vie ou de mort sur sa propre descendance, au-delà de toute morale".
Une pièce que je ne voudrais pas rater.
et pourtant.
Vous me raconterez?
…
À Paris en ce moment (du 19 au 22 septembre) on fête le 50e anniversaire du premier Congrès International des Écrivains et Artistes noirs. La célébration est organisée par Présence Africaine, la Communauté Africaine de Culture et le W.E.B. DuBois Institute for African and African-American Research à Harvard (en collaboration avec l'UNESCO et l'Organisation Internationale de la Francophonie). Voir le site de Présence Africaine . J'aurais aimé être là, aussi, parmi les anciens et les jeunes, nos amis, ces penseurs et créateurs d'aujourd'hui et de demain (voir " Ce monde ne sera plus blanc " par Giscard Bouchotte et le programme complet ).
À Paris je serais même passé écouter un peu de la Journée d'études : Histoire des masculinités en France, 1789-1945 au Centre Panthéon, le 22 septembre 2006. ( programme )
On peut pas tout faire. Trop de beaux spectacles nous illuminent ces jours-ci, par exemple à Paris.
et à New York.
Quant à Paris, vous irez à ma place.
En allant à Saint-Yves
de Lee Blessing
mise en scène de Béatrice Agénin
à partir du 26 septembre au Théâtre Marigny
TCS
Fumées crucifiées (pour Ken Bugul)
14 avril 2006
Crucifions… le Tabac… Tabernacle !
Vendredi « saint » – le « bon » vendredi en anglais ("Good Friday") – pour crucifier le roi des Juifs. Curieusement je retrouve aujourd'hui un courriel de Dominique Batraville (« Chaque séraphin a quelque part un foulard de femme. Juste pour contourner le soleil de la mort. Tu vois ? ») auquel je réponds. Le sujet est « Thomas du Vendredi Saint »…
Une journée fériée offre une minute pour quelques réflexions littéraires ? du moins, enfumées, au nom du Saint Thomas, celui qui doute.
L'exception française est toujours d'actualité. Au journal télévisé de 20 heures de France2, mercredi le 12 avril, on apprend que, « une fois de plus, le gouvernement ne sait plus où il va ». Bref, dans les propositions de la semaine, il s'agit de créer des cabines fumeurs tout en interdisant la consommation de tabac dans les lieux publics en France. On voit un député dans les coulisses de l'Assemblée, enfin, au Palais Bourbon, M. André Santini (UDF). Cigare allumé à la main, le député se moque du « brillant succès » du gouvernement avec son CPE ; continuant avec le même ton ironique, il renchérit sur la proposition de loi interdisant de fumer : « On peut plus boire, on peut plus manger, on peut plus fumer, on peut plus baiser, formidable ! ».
[Ce vendredi saint, je rappelle le fait que de telles paroles ne passeraient jamais sur le petit écran au pays puritain des USA.]
Sur la question du tabac, rien ne sera décidé en France dans un proche avenir. Pour une fois, le gouvernement va consulter et dialoguer avant de lutter davantage contre le tabagisme passif. « Il est urgent d'attendre ». Voilà pour les actualités françaises : grèves, mécontentement, ras-le-bol général, plus ça change… Quelques exemples de l'exception française.
La France traverse une petite crise d'identité. Un Chirac qui touche à son terme. Pour le remplacer en 2007, est-ce que cela va être un Sarko à la Giuliani, tolérance-zéro (voir le nouveau documentaire, Giuliani Time), ou plutôt une femme qui fait en ce moment une tournée « Listening Tour » à la Hillary, Désirs d'avenir ? Mère de famille, ça peut toujours servir au vote catho qui pense au vendredi sein. (La dame candidate pour la Maison-Blanche en 2008 s'est déjà ramassée une impressionnante « war chest », ce qui veut dire un gros trésor de fric pour sa candidature, ce qui se traduit également en anglais comme une « poitrine de guerre/ière »).
Défense de fumer ? Que penser de ces interdictions ? (La phrase préférée de Nancy Reagan, n'est-ce pas, était « Just say No ! ») N'étaient-ce pas le café, le chocolat, le tabac qui faisaient le but(in) de la conquête des colonies ? La Virginie ? Le Kentucky ? Los Ricos Habaneros ? Les nouvelles pubs anti-tabacs sont parfois assez fortes. Dans un bel exemple, on voit un jeune afro-américain avec un squelette derrière lui (portant chapeau cowboy Marlboro) : « First they made us pick the tobacco, now they want us to smoke it ! » (« D'abord on nous forçait à récolteur le tabac, maintenant ils veulent qu'on le fume ! »). Le pétrole a-t-il complètement remplacé le tabac et le sucre comme but(in) de nouvelles guerres et conquêtes ?
Hier, excursion dans le New Jersey, à Newark précisément, par le train-métro de grande banlieue, le PATH train dont les couloirs nous faisaient penser aux parcours de Régine Robin, chère Rivka A., juive errante dans les rues de Shanghai ces jours-ci, sans doute. L'excursion comportait la volonté exprès de fumer une dernière clope légalement, au restaurant. À partir de samedi le 15 avril, l'état du New Jersey interdit la consommation du tabac dans les lieux publics.
Ye Ol' Irish Watering Hole… Parmi les épiceries coréennes, marchands de journaux pakistanais, boutiques de fringues juives et libanaises, cafés italiens, restaurants chinois, dominicains, et cetera, on est toujours sûrs de trouver un bar irlandais. On n'a qu'à chercher le trèfle, l'enseigne verte garantissant non pas une pharmacie, mais un Watering Hole, un endroit où l'on peut boire, accessoirement manger et fumer. Depuis que Bloomberg a interdit le tabac à New York, la bière reste à l'intérieur et la clope à l'extérieur, même en plein hiver. À partir de demain, l'interdiction du tabac arrive dans le New Jersey. Au Québec, c'est le premier juin. En France…
Pour l'instant, il y aura une exception française…
Bien cathos, la plupart des Irlandais étatsuniens. Le stéréotype du policier, pompier et syndicaliste perdure puisque réel, comme les tenants du pouvoir à la cathédrale Saint-Patrick de New York. Enfin, qu'ils se réjouissent de la journée qui définit le christianisme et qui donne une riche tradition musicale…
Pour ce jour accompagné de l'image du roi des Juifs crucifié, je pense à la figure du Christ vue par le personnage du roman autofictif de Ken Bugul, Le Baobab fou. Arrivée chez les religieuses en Belgique, la protagoniste se trouve dans « une petite chambre, avec un petit lit, une petite armoire, une petite table, une petite chaise et au-dessus du petit lit, une petite croix, le Christ ».
Le téléphone (le mien) sonne, une amie belge de passage à New York pour la Pâque juive me parle de Ken Bugul que nous étions tous les deux contents d'avoir entendue et rencontrée au Salon du livre de Paris le mois dernier. Coïncidence de cette journée sainte, nous sommes deux à penser à l'auteure de La Folie ou la mort, Ken Bugul, auteure d'un nouveau roman, La pièce d'or. J'ai pris ma copie du Baobab fou pour relire le passage de l'arrivée de la protagoniste en Belgique :
Pour la première fois, j'appelais chez moi, je criais au secours. J'avais peur de tout ce qui m'entourait. Surtout la solitude, le froid, le petit Christ au-dessus du petit lit. […]Quand on est habituée à la chaleur africaine – chaleur humaine comme de température – la figure du Christ dénudé fait peur, ça donne des frissons. Et nous semble si bizarre comme symbole d'une religion.
Je m'étais déshabillée en évitant soigneusement de regarder le petit Christ suspendu au-dessus du petit lit et qui n'était pas si couvert que ça. Je n'ai jamais compris pourquoi dans la religion catholique, les saints étaient représentés dans des tenues indécentes. Le torse du Christ, son ventre, ses cuisses sèchement musclées. Enfin j'avais fini par me retrouver entre les draps. J'éteignis la lumière après quelques soupirs et soufflements, épuisée. Et je sentais le petit Christ au-dessus de moi.
Pas de fumée sans feu ? Dans ces pensées de fumée du vendredi saint, le Christ de Ken Bugul ne figure que par coïncidence.
Un Juif de Jérusalem de 33 ans, aujourd'hui, se promenant en sandales dans nos métropoles de 2006 n'aurait pas connu la machine à écrire sans électricité ; il serait trop jeune. Il n'aurait pas non plus connu le cadran du téléphone où il fallait composer les 5 chiffres du numéro. Mais il pourrait monter sur sa croix, sachant qu'il aura fumé une dernière clope en toute liberté, sans s'occuper des autres pollutions, comme celles des voitures qui asphyxient la planète de monoxyde. Inspire-t-il ? Aspirer, respirer puis mourir (dit Spear).
La prison des femmes entre celle de la Bastille et le cimetière du Père-Lachaise, la Petite Roquette, a été démolie, mais, au coin des rues de la Roquette et de Croix-Faubin (11e arrondissement à Paris), vous verrez toujours les 5 dalles, en croix, qui marquent l'emplacement de la guillotine. Entre la guillotine et la porte de la prison, il y avait suffisamment d'espace pour permettre à la condamnée de se griller une dernière cigarette, avant de se faire décapiter.
Ô les beaux jours d'antan, quand on pouvait encore se griller une cigarette en toute liberté ! Crucifiés ces jours-là, partis en fumée !
J'attends le retour du calumet de la paix.
TCS
Un beau fruit étrange de Kettly Mars
Le dernier roman de Kettly Mars, L'Heure hybride, nous raconte l'histoire d'un fruit étrange…
Lors du Salon du livre de Paris le mois dernier, on affirmait que c'était le premier roman de Kettly Mars. Contexte parisien des francofffonies oblige, il fallait rappeler qu'il y a des livres en langue française qui ne sont pas Made in France… Kettly Mars a une oeuvre déjà. (Voir une présentation de Kettly Mars sur Île en île.)
« L'heure hybride » du titre est celle où la nuit s'accompagne d'une journée naissante, où « la lune énorme et froide... [mêle] sa lumière à celle de l'aube ». Pendant l'émission du Bateau Livre le 19 mars 2006, Frédéric Ferney a demandé à l'auteure ce que c'est que « l'heure hybride ». C'est un questionnement, a-t-elle répondu, une angoisse perpétuelle, la quête de « qui suis-je ? » du personnage principal.
En lisant le roman, je pensais (difficile à expliquer pourquoi) à la chanson « Strange Fruit », rendue si célèbre par Billie Holiday. « Strange Fruit », vous connaissez ? Écrite par un enseignant juif du Bronx, Abel Meerepol (dit Lewis Allan), la chanson a également donné le titre à un documentaire sur Billie Holiday. Les fruits de la chanson en question étaient plutôt les hommes noirs, lynchés, qui pendaient comme de drôles de fruits aux arbres… Comme pour l'étrangeté de la voix tragique sui generis de Billie Holiday, le personnage principal du roman de Kettly Mars me faisait penser à un fruit étrange: Jean François Éric L'Hermite, dit Rico L'Hermite.
Tout de même, dans le roman il ne s'agit pas de tragédie ; le héros ne meurt pas. Mais il porte en lui une certaine étrangeté, dont son angoisse, et il n'est pas le seul personnage unique du roman. Parmi les personnages secondaires par exemple, il y a Vaura, locataire de la même pension que Rico. « Fleur étrange », cette étudiante en psychologie snobe notre héros ; elle le dérange et refuse ses avances. Rico reste sûr de lui, convaincu qu'elle succombera à ses charmes : « Je l'aurai à l'usure, au timing comme on dit, quand les petits amis encore imberbes ne pourront plus combler… ».
Tout dans le roman se passe en une seule soirée, entre 5 heures 35 et neuf heures dix du soir. C'est le lendemain d'une soirée particulièrement mouvementée pour le héros qui se réveille et se prépare pour une autre tournée nocturne à Port-au-Prince. « L'heure hybride » évoque également le moment où la journée se transforme en crepuscule, moment de transformation et de réflexion pour la faune de nuit comme Rico. En se levant, Rico se rappelle la soirée torride avec des amis fêtards de musique, d'alcool et de sexe : « Nous fréquentions le salon de Patrice pour les mêmes raisons, lever du gibier »
En moins de quatre heures, tout se passe pendant le réveil de Rico qui s'apprête à ressortir. Âgé bientôt de 40 ans, Rico fait un bilan de sa vie. La bête de plaisir réfléchit à sa vie passée ; l'anniversaire qui s'approche s'annonce décisif.Je m'empêche de révéler la dernière partie du roman pour ne pas gâcher le plaisir d'une première lecture. Ça m'agace tant, en fait, de lire des comptes rendus qui révèlent trop de l'intrigue. Un exemple est facile à trouver avec un titre préféré, L'Espérance-macadam, de Gisèle Pineau. Souvent la critique de ce roman de 1995 (et jusqu'à la 4e de couverture de la version poche) dévoile une partie trop importante de l'intrigue. Comme pour L'Espérance macadam, L'heure hybride sera autre à la 2e et énième lecture.
Il faut pourtant donner une idée du sujet. En trois mots, Rico L'Hermite est fils de pute. Une sorte de Don Juan (mise en scène à la Roger Planchon si vous le voulez), les victimes de ses charmes comprennent de vieilles dames qu'il baise au propre comme au figuré. Bel homme, « mulâtre brun, un griffe ou un grimaud amélioré », il sait profiter, à l'instar de sa mère, de ses charmes et attributs physiques, sa « belle gueule » et ses « yeux couleur de miel ». Coureur de femmes, gigolo quand ça lui permet de vivre et quand ça l'amuse, c'est une bête à plaisir. « On vit sans honte sa misère » dit-il, comme sa mère, simple, digne et regrettée : « Je ne sais à quel critère évaluer sa moralité, mais si elle fut amorale, elle le fut avec distinction ». Comme elle, dit-il, et « Avec elle, le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre que le vent, le soleil ou la mer ».
Rico est un personnage hors temps, hors contexte : son histoire est universelle, même si elle se déroule sous une dictature et dans une misère précises (un journaliste tombé par-ci, et par-là, une première dame qui offre un spectacle de générosité vide de sens lors de son passage à un orphelinat) : une « corruption qui mène le pays [et] fait la loi ». « Ici on ne parle pas. On n'enquête pas sur la misère. On ne dénonce pas », on ne soulève pas de vagues…
Le lecteur apprend à aimer Rico dont la mère le préférait « intelligent et fainéant qu'actif et bête » ; il est beau, charmeur et surtout seul. Il aime s'amuser chez son ami Patrice où l'on oublie ses misères dans les fêtes de beau monde et de racaille, douce et dure. On y retrouve également (et dans un néologisme de Kettly Mars) « la gigolaille » dont il fait partie.
Sauvage et solitaire, Rico L'Hermite est un beau fruit étrange. Roman d'une « douce angoisse » et d'une « violente tendresse » (je ne fais que citer quelques fragments), j'espère en avoir dit assez pour inspirer une lecture…
Kettly Mars, L'Heure hybride, roman paru aux éditions Vents d'ailleurs.
TCS
